2026 09 01 : Georges Bernanos nous aura prévenus…

Fréquemment j’entends nombre de personnes et d’amis attentifs à l’actualité, humanistes, progressistes (qualificatifs que certains, prenant leurs désirs pour des réalités, disent tomber en désuétude ou caducité), évoquer George Orwell (1903-1950) à propos de ses deux romans dystopiques La Ferme des animaux (qui imagine que les animaux chassent l’Homme qui ne leur a attiré que des problèmes) et 1984 (qui décrit par le menu la domination apparemment invincible du totalitarisme).

Ils ont évidemment raison de songer avec inquiétude aux présages d’Orwell ; cependant j’y ajoute les prémonitions et mises en garde de Georges Bernanos (1888-1948). Je suis depuis toujours incorrigiblement porté à l’espérance et je trouve d’une part que Bernanos est moins pessimiste que son quasi-contemporain Orwell ; et d’autre part que sur certaines questions il analyse plus profondément que lui. Et ayant quasiment lu tous les ouvrages publiés de l’un comme de l’autre, je me conforte dans cet avis.

Je n’infligerai pas ici de citations de Bernanos ; il avait l’art et la manière de ciseler des formules lapidaires et presque toujours lucides : il faudrait donc aligner des dizaines de ses sentences et maximes…

J’avais eu l’occasion il y a quelques années d’évoquer son essai La France contre les robots publié en 1947 où il décrivait avec indignation l’utilisation criminelle et déresponsabilisante de la technique dans le domaine de la guerre :

« Le premier venu, aujourd’hui, du haut des airs, peut liquider en vingt minutes des milliers de petits enfants avec le maximum de confort, et il n’éprouve de nausées qu’en cas de mauvais temps, s’il est, par malheur, sujet au mal d’avion… Ce qui me fait précisément désespérer de l’avenir, c’est que l’écartèlement, l’écorchement, la dilacération de plusieurs milliers d’innocents soit une besogne dont un gentleman peut venir à bout sans salir ses manchettes, ni même son imagination. » [1]

Les années actuelles donnent à cette imprécation une portée décuplée. Cette abjection technologique, Bernanos l’avait vue venir (Jaurès aussi, dès 1898) tandis qu’Orwell non ; en tout cas il ne l’évoque pas.

Mais l’IA est apparue récemment et plus redoutable encore. L’intelligence artificielle. Quels crimes de masse commence-t-elle à permettre… et ce n’est qu’un début !

Les robots du temps de Bernanos démultipliaient affreusement la capacité mortifère des armements matériels qui pendant des siècles se limitèrent aux flèches, javelots, sabres, pétoires. Quant à elle l’IA accomplit la même besogne sinistre pour prolonger, compléter, remplacer, « améliorer » (horreur !) les décisions criminelles immatérielles et les faire échapper à tout problème de conscience. Quel processeur ou carte à puce d’IA pourra-t-on traduire devant la Cour pénale internationale de justice que Trump d’ailleurs rêve de détruire ?

Donc, relisant Orwell et Bernanos, je ne veux me prélasser dans un optimisme béat mais plutôt nourrir l’espérance que les vrais humanistes, les vrais progressistes (qualificatifs qui redeviennent plus impérieux que jamais) sauront faire interdire ce genre d’innovation épouvantable.

1er septembre 2026

[1] Georges Bernanos, Pléiade, Essais et écrits de combat II – page 1034