« Jean d’Ormesson est mort depuis moins de dix ans et tu vois c’est un écrivain déjà presque oublié : ce n’est que justice car il était très surfait. » Ainsi m’apostrophait ironiquement une amie hier soir, entre deux citrons pressés sirotés dans un bar où la canicule impitoyable nous interdisait, foi de Faculté de médecine, de consommer un quelconque breuvage alcoolisé.
L’amie siroteuse mais nullement sirupeuse mettait plus qu’un zeste d’ironie dans sa voix car elle sait bien que j’apprécie Jean d’Ormesson.
Je ne répliquai que mollement : température ressentie oblige, et puis je m’apprêtais à orienter la conversation sur d’autres sujets littéraires plus actuels. Et quels arguments aurais-je pu énumérer pour sauver ce pauvre Jean d’Ormesson du dédain ainsi exprimé ?
Qu’il est mort un matin paisiblement à son domicile de Neuilly-sur-Seine ? Mais ceci est très banal, enfin je veux le croire et j’en espère autant pour moi-même (non pas le lieu, évidemment, mais les modalités de la disparition !).
Qu’il fut élève de l’École normale supérieure, agrégé de philosophie, auteur prolifique, journaliste multicarte, directeur général du Figaro, conseiller ministériel, ponte à l’UNESCO, grand prix du roman de l’Académie française, élu ensuite à cet aréopage d’immortels, publié de son vivant dans La Pléiade en deux volumes d’œuvres choisies ? Mais cette liste de fonctions et d’honneurs prouve-t-elle avec éclat le génie littéraire de leur détenteur ou égrène-t-elle les indices de sa triviale banalité ?
Je ne répliquai pas car ma plaidoirie en faveur de ce malicieux réac mondain serait tombée à plat :
Il fut convenu dans des cercles intellectuels de dédaigner le penseur : il n’avait certes pas la transcendance de philosophes authentiques, mais ses réflexions étaient souvent profondes et donnaient envie d’étudier les philosophes.
Il n’a pas écrit de roman, mais sa coquetterie romanesque m’incitait à relire les romanciers qu’il invoquait.
Il était intelligemment de droite et donc attisait mon mépris des droitiers stupides et méchants ; il n’était pas de gauche et donc me défiait de le rester d’autant plus.
Il était vaniteux et futile et c’est pour ça que j’aimais sa sincérité et sa profondeur.
Jean d’Ormesson reste dans mon cœur parce que, nous dit-il « Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants. »
10 juillet 2026

