2026 07 10 : Pauvre petite valse orpheline de Chopin

En ces jours de canicule à ne pas mettre un vieux de ma génération dehors, je dois me replier sur des concerts musicaux domestiques, en puisant dans mon audiothèque qui, heureusement et grâce à ma longue prévoyance ! est surabondamment pourvue…

Riche de la plupart des genres musicaux (ceux qui n’irritent pas mon oreille en tout cas), des mondes les plus variés de notre vaste planète musicale, des époques successives, des compositeurs les plus célèbres, de ceux qui le sont moins, et des œuvres les plus emblématiques comme ils disent comme celles qu’on minorise.

Or donc, hier soir, par 31 degrés Celsius dans mon auditorium privé (privé de climatiseur en tout cas et je n’en suis pas peu fier), la curiosité me prit d’écouter, justement, quelques œuvres dédaignées comme étant secondaires.

Et parmi elles, une valse de Chopin en la mineur, qui ne figure presque jamais sur les vinyles ou CD consacrés à ces valses et donc pauvre petite orpheline de son grand maître. Il est à ce délaissement de nombreuses raisons :

Dans ma prime jeunesse, elle était tout simplement méconnue, les musicologues en attribuant la maternité à Charlotte Nathaniel de Rothschild, figure du grand monde du Troisième empire, peintre (élève de la remarquable Nélie Jacquemart), au motif qu’elle fut une pianiste élève de Chopin. Ce n’est qu’au début des années 60 que les progrès de la musicologie l’ont attribuée incontestablement à Chopin.

Par la suite, elle fut numérotée sous les divers référentiels compliqués de Chopin : n°19, B 150, WN 63, KK IVb/11, P 2/11…

Néanmoins elle fut assez rarement reprise dans des albums ou en concert. Pour des raisons ou prétextes que quelques-uns de mes amis musiciens d’ailleurs partagent : – cette valse est brève (2 minutes 25) – elle n’est pas structurée (un seul mouvement allegretto) – techniquement facile à jouer.

Je me suis d’ailleurs souvenu rétrospectivement que dans mon enfance ma prof de piano, découragée par ma médiocrité, après avoir tenté de me faire jouer les valses n° 3 op. 34 et n° 9 op. 69, que je massacrai avec application, m’enjoignis d’acheter la partition de la n°19 avec cet encouragement flatteur : « celle-là, elle est facile ».

Mais moi de me prendre d’affection pour cette valse, habitée d’une mélancolie si caractéristique d’une des manières de Chopin.

N’osant vraiment pas la jouer en compagnie et ayant depuis abandonné la manie de rudoyer le clavier, je l’écoute toujours avec tendresse ; et, consolation, je ne suis pas le seul à l’aimer puisque de grands noms du piano que je révère l’ont maintenant intégrée dans leur répertoire :

Frédéric Chopin – Valse en la mineur n°19 posthume – Claudio Arrau 1981

Frédéric Chopin – Valse en la mineur n°19 posthume – Zoltän Kocsis 1982

Frédéric Chopin – Valse en la mineur n°19 posthume – Vladimir Ashkenazy 1985

Frédéric Chopin – Valse en la mineur n°19 posthume – Peter Jablonski 1995

Frédéric Chopin – Valse en la mineur n°19 posthume – Grigory Sokolov 2005

Frédéric Chopin – Valse en la mineur n°19 posthume – Pavel Kolesnikov 2016

Frédéric Chopin – Valse en la mineur n°19 posthume – Bruce Liu 2024

Mais mon florilège ne serait pas équitable si je ne mentionnais pas et ne vous faisais pas profiter, presque in vivo, de la plus éblouissante interprète récente de cette valse :

Frédéric Chopin – Valse en la mineur n°19 posthumeLOLA ASTANOVA 2021

Vous allez comme moi apprécier la subtilité de ses courbes (mélodiques) et l’expressivité ardente de son jeu.

Elle est portée aux nues (enfin pas totalement, disons dévoilée), sinon par la critique musicale internationale qui, de Moscou à Paris et Londres en passant par New-York, demeure circonspecte, mais par le plus célèbre des grands mélomanes, mécène, amateur de beaux talents, depuis les Médicis : Donald Trump, qui l’a plusieurs fois invitée à se produire à la Maison Blanche ou dans sa résidence privée de Mar-a-Lago ! Vous n’en serez pas surpris…

J’exprimerai toutefois une infime réserve : je trouve que la valse n° 19 ne flatte pas suffisamment le talent incandescent de Lola : dans la valse n° 7, n’est-elle pas encore plus brillante, voire étincelante ?

Frédéric Chopin – Valse n° 7 en do dièse mineur – Lola Astanova 2024

10 juillet 2026