2022 03 21 : Joumana Haddad

Si vous êtes passionné des textes persans, mais ne vous intéressez que moyennement à la littérature proche-orientale, comme ce fut longtemps mon défaut, vous avez l’occasion de vous rattraper avec le Liban.

Il y a dans ce pays une constellation éblouissante de grands auteurs : Joumana Haddad l’une de ces écrivains, peut-être en raison de son genre et de ses idées, est pourtant moins connue, moins citée dans les émissions littéraires, à tel titre que longtemps longtemps je l’ai ignorée… jusqu’à l’an dernier et depuis j’ai lu sept de ses ouvrages. Faites ce que bon vous semble mais faites comme moi…

Le Retour de Lilith vient compléter la Bible puisque Lilith, c’est la première femme, Eve n’ayant été que la seconde. Lilith a fui le paradis car elle refusait de se soumettre à l’homme puisqu’elle s’en considérait l’égale :

« Je suis Lilith, la première partenaire d’Adam dans la création et non la côte de la soumission. »

Le Retour de Lilith est un récit entrecoupé de nombreuses échappées poétiques pour évoquer la féminité dans son épanouissement, la femme égale de l’homme dans le désir et dans l’accomplissement.

Ce qui fit grand scandale évidemment.

J’ai tué Schéhérazade: Confessions d’une femme arabe en colère est une sorte de manifeste qui mêle le témoignage personnel de l’autrice, ses méditations, ses poèmes au service du féminisme arabe.

Ce manifeste, c’est déclarer à la fois vivre et penser en femme arabe et libre dont il nous donne une éloquente et suffisante définition : « Pour une femme, être une femme signifie être, et vouloir être elle-même, et rien d’autre. Surtout pas l’être voulu par un homme : père, mari, amant, frère ou fils. »

Dans Superman est arabe Joumana Haddad s’attaque logiquement aux hommes et dénonce la misogynie qui règne dans les sociétés arabes.

Au passage, elle nous livre une condamnation horrifiée d’une « tradition » qui prévaut encore dans d’autres pays méditerranéens non arabes :

« Commençons par parler de cette horrible coutume des crimes d’honneur, qui continue de sévir. Laissez-moi vous présenter Maha, une jordanienne de trente-quatre ans. Elle commit le crime de tomber enceinte après avoir été violée par son voisin. Par conséquent, elle fut tuée par son propre frère pour avoir jeté l’opprobre sur la famille. Elle reçut des coups de couteau répétés au visage, au cou et dans le dos avant d’être dépecée avec un hachoir à viande. Le voisin nia les faits et déménagea. Un tribunal jordanien condamna le frère… à six mois de prison et justifia la clémence de la peine en invoquant l’état de fureur qui l’avait conduit à défendre l’honneur de sa famille ».

Le troisième sexe : ce que Platon m’a confié sur son lit de mort. L’autrice s’inscrit-elle ici dans la continuation de Simone de Beauvoir ? Je ne sais.

« Faut-il vraiment du culot pour dire ce que je dis ? Faut-il du courage pour admettre ce qui nous fait peur, et parfois même ce qui nous fait honte ? Ça fait longtemps que je ne me pose plus cette question. Maintenant, quand j’écris, je cherche avant tout à m’éplucher, à mieux me comprendre, à explorer le plus grand nombre possible des couches multiples qui me composent. Je ne vois pas les drapeaux rouges, les signaux d’alerte, les panneaux « Danger. Ne pas franchir cette limite ». »

Le Livre des Reines embrasse quatre générations de femmes prises dans le tourbillon tragique des guerres intestines au Moyen-Orient : génocide arménien, conflit israélo-palestinien,  luttes entre chrétiens et musulmans au Liban et en Syrie.

Qayah, Qana, Qadar et Qamar constituent les branches d’un même arbre généalogique ancré dans la terre de leurs origines, malgré la force des vents contraires qui tentent à plusieurs reprises de les emporter. Une lignée de femmes unies par les liens du sang, par une puissance et une résilience inébranlables.

Au passage, Joumana Haddad pointe avec sévérité la responsabilité d’un sentiment maternel abusif :

« Les garçons peuvent-ils jamais couper le cordon qui les relie à leur mère ? Nous, les femmes, ne cessons de juger les hommes responsables de nos malheurs, des injustices que nous subissons, mais ces hommes sont avant tout nos fils. Les fils de femmes qui les chérissent. De femmes qui les traitent comme des rois. De femmes qui leur pardonnent tout. De femmes qui ne leur disent jamais « non ». »

Joumana Haddad a fait un peu de politique puis elle y a renoncé. Mais ses analyses sont lucides :

« Quoiqu’elle trouvât difficile de pardonner aux Syriens ce qu’ils avaient fait au Liban, et aux Israéliens pour ce qu’ils faisaient encore à la patrie de son grand-père, la Palestine, elle essayait toutefois de conserver une approche rationnelle face à ces conflits. C’était le criminel régime d’Assad, pas tout le peuple syrien. C’étaient les sionistes radicaux (et leurs alliés occidentaux trop partiaux), pas tous les Juifs. »

Alors, pour vous donner envie, si ce n’est déjà fait, de lire Joumana Haddad, quelques-uns de ses vers :

Le désir est ma voie et la tempête ma boussole
En amour je ne jette l’ancre dans aucun port.
Mon corps est le voyage et je m’éteins si je demeure.
La nuit j’abandonne la plupart de moi-même
Puis je me retrouve et m’étreins passionnément au retour.

21 mars 2022