2025 09 04 : La contingence et la liberté

Dans ma jeunesse Jean-Paul Sartre avait la faveur de ma génération, davantage que celle de la précédente qui ne lui donnait pas quitus de son indulgence pour le communisme, assimilée à une sympathie prosoviétique, et qui était passée d’un engouement pour l’existentialisme à une fascination (quelque peu grégaire elle aussi) pour un structuralisme prétendument inspiré de Lévi-Strauss : le Nouvel Obs sévissait alors dans l’intelligentsia.

Tandis que nous, farouchement hostiles à cette compromission, portions au crédit de Jean-Paul Sartre sa coprésidence avec Bertrand Russell en 1967 du Tribunal international des crimes de guerre commis par les USA au Vietnam et son soutien résolu et agissant à la jeunesse anti-autoritaire de La Cause du peuple en 1969.

Quant à moi ce sont surtout les œuvres de Sartre qui nourrissaient ma considération pour l’homme, que je persistais à voir d’abord comme un écrivain. Principalement pas pour sa philosophie qui, quoi que j’en prétende, dépassait largement mes facultés de compréhension ; mais pour ses chroniques et articles (Situations), son théâtre et ses romans.

Le premier que j’avais lu, à l’âge ingrat, était La Nausée. Lu et relu environ une dizaine de fois.

Et puis, récemment, l’opportunité me vint de consulter quelques articles récents sur cet ouvrage. La plupart pertinents et fouillés, expliquant bien la relation entre ce premier roman de Sartre paru avant-guerre et la suite de sa production philosophique.

Ces articles analysent en profondeur en quoi la nausée, le dégoût, la distanciation, l’indifférence du narrateur Roquentin envers les objets triviaux, les choses courantes et les gens ordinaires, sans intérêt ni justification ni destinée, sinon qu’objectivement ils existent, forment les prémisses de sa philosophie existentialiste inspirée de la phénoménologie allemande. Il n’est pas inutile de savoir que le titre prévu initialement par Sartre pour son roman fut Melancholia [i] et que c’est l’éditeur Gallimard qui lui imposa La Nausée, sans doute plus « vendeur ».

Plusieurs de ces articles rappellent que Sartre-Roquentin faisait de nombreuses références à l’Histoire dans cette angoissante période d’immédiate avant-guerre ; mais pour la réfuter en tant que récit d’une succession d’évènements déterminés (le passé n’existe pas), au nom de sa prise de conscience de la contingence de l’existence, qui est sans justification, sans raison (tout l’univers et tout ce qui s’y trouve est contingent et pourrait être autrement), au fondement de sa nausée.

Exister c’est être là, simplement. C’est donc nous qui avons la responsabilité de donner un sens aux choses par nos actions.

Ce sera, développé dans les ouvrages suivants, l’un des soubassements de l’humanisme existentialiste et de la liberté sartrienne. C’est parce que l’existence précède l’essence que l’homme est totalement responsable de ses choix, thèse à l’encontre des explications-alibis sous différentes variantes des déterminismes religieux ou agnostiques, qui emprisonnent l’homme dans ce qu’il est.

C’est dans cette réflexion que Jean-Paul Sartre me semble toujours aussi actuel ; ni les philosophies postmodernes, ni les tentatives de « dépassement » des penseurs de la French Theory (Althusser, Baudrillard, Deleuze, Derrida, Foucault, Guattari, Lacan, Lyotard, Rancière…) tant prisés outre-Atlantique alors qu’ils tombent dans l’oubli dans notre cher pays, n’en ont amoindri la portée.

4 septembre 2025

[i] définie par Jean Starobinski, dans L’Encre de la mélancolie – Seuil, La Librairie du XXIe siècle, 2012, comme une mise à distance de la conscience face au désenchantement du monde