2026 02 23 : Yambo Ouologuem, rien pour plaire ? et puis après !

C’est un écrivain sénégalais que j’admire, Mohamed Mbougar Sarr, qui a éveillé en moi l’envie de lire Yambo Ouologem.

Sarr, dans son roman La plus secrète mémoire des hommes (Prix Goncourt 2021) fait dès la première page exprimer à son personnage principal, Diégane Latyr Faye, une vénération pour un écrivain africain disparu depuis 1938, T.C. Elimane : « un dieu… un chef-d’œuvre… Une seule de ses pages suffisait à nous donner la certitude que nous lisions un écrivain, un hapax, un de ces astres qui n’apparaissent qu’une fois dans le ciel d’une littérature… T.C. Elimane n’était pas classique mais culte. » [1]

Et l’intrigue du roman, durant 450 pages, va reposer sur la recherche des traces de T.C. Elimane par le narrateur et nourrir sa réflexion.

Je sus, par la dédicace et par des articles de presse explicites, que celui que Sarr dans son roman nomme T.C. Elimane fut un écrivain ayant réellement existé, Yambo Ouologuem, qui publia un roman Le Devoir de violence (Prix Renaudot 1968) et qui disparut du monde littéraire et quitta la France dans les années suivantes pour mourir oublié dans son Mali natal en 2017.

Je me suis donc juré de lire ce roman qui heureusement avait été réédité en 2018.

C’est une œuvre puissante, qui aborde la traite négrière et le colonialisme depuis le XIVe commandités par les pays européens, arabes, américains, mais avec la complicité et même le concours des notables et potentats africains de la dynastie des Saïfs qui vendent leurs sujets aux esclavagistes arabes et occidentaux. Le roman vrai d’une longue misère et d’indicibles souffrances.

Ce roman fit scandale :

  • En France, non pour sa dénonciation du colonialisme (on commençait à reconnaître clairement ses exactions et crimes) mais pour son style violent, virulent, féroce, trivial, caustique, pamphlétaire et érotique…
  • En Afrique, car il brisait le mythe, à peine né dans les élites intellectuelle et politiques, des cruels coloniaux ayant tyrannisé la négritude totalement innocente et donc il « salissait les Noirs ».
  • Un an plus tard, en 1969, Ouologuem fut accusé par des critiques littéraires d’avoir plagié Le dernier des Justes d’André Schwarz-Bart (Prix Goncourt 1959) racontant l’histoire d’une famille juive, les Lévy, du Moyen Âge au XXe siècle.

Les reproches d’utiliser un style excessif et bariolé ou d’avoir dénigré la négritude sont tombés d’eux-mêmes cinquante-cinq ans plus tard. Quant à l’accusation de plagiat, de nombreux chercheurs en ont montré la courte vue [2]. Sarr règle le médiocre compte de cette dénonciation policière avec panache :

« Il faut le reconnaître : T.C. Elimane, dont nous avons tant aimé le livre, est un plagiaire. Nous maintenons, malgré tout, que nous tenons là un auteur de très grand talent, quoi qu’en pensent des imbéciles comme Vigier-d’Azenac (critique fictif d’un Figaro fictif). Toute l’histoire de la littérature n’est-elle pas l’histoire d’un grand plagiat ? Qu’eût été Montaigne sans Plutarque ? La Fontaine sans Ésope ? Molière sans Plaute ? Corneille sans Guillén de Castro ? C’est peut-être le mot « plagiat » qui constitue le vrai problème. Sans doute les choses se seraient-elles déroulées autrement si, à la place, on avait employé le vocable plus littéraire, plus savant, plus noble, en apparence au moins, d’innutrition [3]. Le Labyrinthe de l’inhumain affiche trop ses emprunts. C’est son pêché. Être un grand écrivain n’est peut-être rien de plus que l’art de savoir dissimuler ses plagiats et références. »

23 février 2026

[1] Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, éditions Philippe Rey – Jimsaan 2021, page 17

[2] Par exemple, l’excellent article Une gémellité inversée. Le devoir de violence de Yambo Ouologuem et Le dernier des Justes d’André Schwarz-Bart par Julia Galmiche-Essue https://www.erudit.org/fr/revues/etudfr/2021-v57-n3-etudfr06828/1087005ar

[3] Innutrition : Processus par lequel un artiste assimile inconsciemment des éléments de la culture qui l’a influencé.