2025 03 03 : Kamel Daoud : Houris – le sourire de l’Ange

Si Kamel Daoud a intitulé Houris son dernier roman, c’est sans doute à cause de l’ambiguïté du terme : selon les versets du Coran ils désignent au paradis d’Allah des adolescentes prudes, chastes, vierges ; tandis que les multiples exégètes évoquent les houris comme des femmes vouées à procurer le plaisir sexuel aux bienheureux admis au paradis.

Cette ambiguïté entre la pureté divine qu’on veut glorifier et la libido masculine, d’autant plus obsessionnelle chez les intégristes qu’elle est dissimulée et que le moindre effet de séduction chez la femme est prohibé dans l’espace public, est l’un des thèmes du roman, appuyé d’innombrables observations qui dénoncent un rigorisme exacerbé et un patriarcat dogmatique.

Mais le thème principal est l’évocation a posteriori des années noires 1992 – 2002 : la guerre civile algérienne qui fit 200 000 morts, déclenchée par le Front islamique du salut lorsque le pouvoir central (en fait les militaires, inamovibles depuis trente ans) refusa de proclamer les résultats des élections que le FIS avait remportées.

L’héroïne principale, Fajr (Aube en arabe), avait cinq ans la nuit du 31 décembre 1999, où elle fut la seule rescapée de sa famille anéantie par les égorgeurs du FIS, y compris ses parents et sa sœur, dans la région de Had Chekala où ils massacrèrent 1 000 personnes.

Aube a 26 ans lorsque commence son récit. Si elle survécut ce n’est pas par clémence mais parce que l’assassin fut dérangé et rata son « sacrifice » ; il ne finit pas son égorgement mais lui laissa « un sourire nouant ses oreilles l’une à l’autre », une profonde cicatrice à la gorge, une canule et la privation de la parole.

Aube nous expose qu’elle fut adoptée par une femme admirable, Khadidja, elle-même orpheline adoptée en 1962. C’est Khadidja qui l’a prénommée Aube « pour contrer deux destins de nuit, le sien, le mien ».

Aube nous révèle aussi qu’elle est enceinte d’une Houri (car elle est certaine que c’est une fille). Si elle s’est jetée sans vrai but sur la route de son passé c’est pour réfléchir et décider si elle avortera ou non. Oui, sans doute : elle ne veut enfanter une fille dans un pays qui est « un couloir d’épines » pour une femme, où elle sera « à peine plus importante que l’un de ces moutons » promis au sacrifice ; car c’est la préparation de l’Aïd et « depuis une semaine, toute la ville empeste les viscères et la terreur des bêtes ».

Sur sa route, elle est véhiculée par un conducteur fantasque, Aïssa Guerdi, mais ceci paraît une histoire dans l’histoire…

Dès sa parution, le roman fut prohibé en Algérie, où une Charte pour la paix et la réconciliation nationale de 2005 interdit d’évoquer la guerre civile de 1992 – 2002.

En outre, l’auteur est sous le coup d’une accusation et de mandats d’arrêt internationaux pour violation du secret médical, car une femme affirme reconnaître dans le personnage d’Aube les détails de sa vie, qu’elle avait racontée à sa psychiatre… qui est la femme de Kamel Daoud.

D’aucuns commentateurs ont reproché à Kamel Daoud sa critique sans indulgence des autorités et de la société algériennes, alors que, paru peu de temps avant, un autre roman, Jacaranda, de Gaël Faye sur le génocide des Tutsis, fait preuve de compréhension envers le gouvernement du Rwanda. Ayant lu les deux, je peux réfuter ce reproche : car au Rwanda la réconciliation ne signifie ni amnésie ni totale amnistie, ni impunité pour les coupables, ni censure pour les victimes : il y a la justice, les tribunaux populaires, les commémorations.

In fine, je me dois de souligner qu’au-delà de la narration des horreurs passées et des pesanteurs actuelles de la société algérienne, Houris est un magnifique roman sur les femmes algériennes. Les femmes entreprenantes, indépendantes, libres, audacieuses, sont encore une minorité certes… mais une minorité en marche ; et souvenez-vous, amis, que lorsque les femmes se mettent en mouvement le monde bouge.

J’ai l’honneur de vivre dans une ville qui commémore les massacres que la France a commis en Algérie le 8 mai 1945 tandis que les Français métropolitains exultaient à l’annonce de la capitulation nazie. J’espère qu’un jour un gouvernement algérien commémorera les victimes de la guerre civile 1992-2002 et célèbrera la Femme égale de l’Homme dans un islamisme revisité.

3 mars 2025