J’apprends donc en lisant un journal, un vrai, en papier avec de l’information sérieuse dedans, que Bernard Pivot est mort hier. Il avait 89 ans.
A l’époque où l’on ne pouvait facilement enregistrer les émissions télé pour les regarder en différé et les archiver, je n’ai manqué que rarement Apostrophes (1980 – 1990) puis Bouillon de culture (1991 – 2001).
Dans mon entourage familial ou amical, quelques personnes portaient sur Bernard Pivot un jugement peu indulgent : « médiocre… insignifiant… promoteur de l’industrie du livre et non de la littérature, toujours ravi… » et même un, que je ne nommerai pas et que je n’apprécie pas davantage, écrira de Pivot que son émission constitue « l’état zéro de la critique littéraire, la littérature devenue spectacle de variétés ».
Ces gens me semblent, à 60 années de distance, concurrencer Theodor W. Adorno… mais dans la stupidité, lorsque celui-ci condamnait la vulgarisation de la culture musicale, écrivant que les retransmissions de musique classique à la télévision ne conduisent pas la jeunesse aux œuvres, ne sont pas un chemin pédagogique mais régressif !
Pour ma part j’ai toujours apprécié au plus haut point Bernard Pivot.
Certes, parfois, je me demandais pourquoi dans son émission hebdomadaire il avait invité tel écrivain et pas tel autre parmi les quatre ou cinq auteurs réunis autour d’un sujet commun. Mais c’était son choix et parfois un choix obligé par de multiples contraintes.
Surtout, il aura donné le goût de la lecture à des millions de personnes.
Il y a quelques années, je le voyais relativement souvent passer devant la terrasse du café parisien où je m’installais en attente d’un rendez-vous : il était évidemment vieilli et cheminait à pas lent, mais valide.
J’espère que ses derniers temps n’auront pas été trop difficiles et je voudrais citer, en illustration de sa lucidité et de sa verdeur dernière, un texte qu’il avait publié dans son autobiographie [1] il y a treize ans :
J’aurais pu dire :
Vieillir, c’est désolant, c’est insupportable,
C’est douloureux, c’est horrible,
C’est déprimant, c’est mortel.
Mais j’ai préféré « chiant »
Parce que c’est un adjectif vigoureux
Qui ne fait pas triste.
Vieillir, c’est chiant parce qu’on ne sait pas quand ça a commencé et l’on sait encore moins quand ça finira. Non, ce n’est pas vrai qu’on vieillit dès notre naissance.
On a été longtemps si frais, si jeune, si appétissant.
On était bien dans sa peau. On se sentait conquérant. Invulnérable.
La vie devant soi. Même à cinquante ans, c’était encore très bien….
Même à soixante. Si, si, je vous assure, j’étais encore plein de muscles, de projets, de désirs, de flamme.
Je le suis toujours, mais voilà, entre-temps j’ai vu le regard des jeunes…..
Des hommes et des femmes dans la force de l’âge qui ne me considéraient plus comme un des leurs, même apparenté, même à la marge.
J’ai lu dans leurs yeux qu’ils n’auraient plus jamais d’indulgence à mon égard.
Qu’ils seraient polis, déférents, louangeurs, mais impitoyables.
Sans m’en rendre compte, j’étais entré dans l’apartheid de l’âge.
Le plus terrible est venu des dédicaces des écrivains, surtout des débutants.
« Avec respect », « En hommage respectueux », « Avec mes sentiments très respectueux ».
Les salauds ! Ils croyaient probablement me faire plaisir en décapuchonnant leur stylo plein de respect? Les cons ! Et du « cher Monsieur Pivot » long et solennel comme une citation à l’ordre des Arts et Lettres qui vous fiche dix ans de plus !
Un jour, dans le métro, c’était la première fois, une jeune fille s’est levée pour me donner sa place…..
J’ai failli la gifler. Puis la priant de se rassoir, je lui ai demandé si je faisais vraiment vieux, si je lui étais apparu fatigué. !!!… ?
– « Non, non, pas du tout, a-t-elle répondu, embarrassée. J’ai pensé que ».
– Moi aussitôt : « Vous pensiez que ? »
– « Je pensais, je ne sais pas, je ne sais plus, que ça vous ferait plaisir de vous asseoir ».
– « Parce que j’ai les cheveux blancs ? »
– « Non, c’est pas ça, je vous ai vu debout et comme vous êtes plus âgé que moi, çà été un réflexe, je me suis levée. »
– « Je parais beaucoup…beaucoup plus âgé que vous ? »
– « Non, oui, enfin un peu, mais ce n’est pas une question d’âge. »
– « Une question de quoi, alors ? »
– « Je ne sais pas, une question de politesse, enfin je crois. »
J’ai arrêté de la taquiner, je l’ai remerciée de son geste généreux et l’ai accompagnée à la station où elle descendait pour lui offrir un verre.
Lutter contre le vieillissement c’est, dans la mesure du possible, ne renoncer à rien.
Ni au travail, ni aux voyages, ni aux spectacles, ni aux livres, ni à la gourmandise, ni à l’amour, ni au rêve.
Rêver, c’est se souvenir tant qu’à faire, des heures exquises.
C’est penser aux jolis rendez-vous qui nous attendent.
C’est laisser son esprit vagabonder entre le désir et l’utopie.
La musique est un puissant excitant du rêve. La musique est une drogue douce.
J’aimerais mourir, rêveur, dans un fauteuil en écoutant soit l’Adagio du Concerto n° 23 en la majeur de Mozart, soit, du même, l’Andante de son Concerto n° 21 en ut majeur, musiques au bout desquelles se révèleront à mes yeux pas même étonnés les paysages sublimes de l’au-delà.
Mais Mozart et moi ne sommes pas pressés.
Nous allons prendre notre temps.
Avec l’âge le temps passe, soit trop vite, soit trop lentement.
Nous ignorons à combien se monte encore notre capital. En années?
En mois? En jours?
Non, il ne faut pas considérer le temps qui nous reste comme un capital.
Mais comme un usufruit dont, tant que nous en sommes capables, il faut jouir sans modération.
Après nous, le déluge?…. Non, Mozart.
Mozart : concerto piano n°21 en do K467 Elvira Madigan – II Andante
Daniel Barenboim & Orchestre Berlin Philarmonique de Berlin
Mozart : concerto piano n°23 en la K488 – II Adagio (en fa dièse mineur)
Grigory Sokolov & Mahler Chamber Orchestra, dir. Trevor Pinnock
7 mai 2024
[1] Bernard Pivot, Les Mots de ma vie, Albin Michel mars 2011

