2023 06 14 : Non, non, non, ne lisez pas Alexandre Grothendieck !

Alexandre Grothendieck (1928-2014) a écrit, beaucoup écrit, énormément écrit. Ont été publiés de lui une dizaine de bouquins (totalisant environ 4 000 pages manuscrites), plus de vingt articles dans des revues, des centaines de pages de sa correspondance. Mais restent en déchiffrage plus de 20 000 pages de manuscrits non publiés.

Œuvre saluée dans le monde entier, au point que la BNF a jugé prudent de recueillir ces dizaines de milliers de pages manuscrites pour éviter qu’elles n’entrent en possession de quelques acquéreurs privés.

Cependant je le répète fortement : ne lisez pas Grothendieck.

Car l’individu, le plumitif, le graphomane, n’a produit aucun roman, n’a commis aucun vers, n’a échafaudé aucune pièce de théâtre. Non, le bougre était mathématicien.

Et contrairement à mes usages et à mes principes, ce n’est pas sur l’œuvre mais sur la personnalité du gaillard que je vais m’appesantir.

Un total apatride (son père naturel, anarchiste juif ukrainien disparu à Auschwitz en 1942 ; sa mère femme de ménage anarchiste, protestante allemande, décédée en 1957) devenu Français à 43 ans par mansuétude (c’était avant les temps vigilants du RN et de ses affidés à l’œuvre dans nos partis prétendument démocratiques).

En 1948 il fut admis à des séminaires de l’École normale supérieure et on le dirigea vers Jean Dieudonné et Laurent Schwartz à l’université de Nancy ; lesquels, pour l’évaluer, lui soumirent une liste de quatorze problèmes irrésolus pour qu’il tente d’en résoudre un : Grothendieck les élucida tous et rédigea la démonstration académique de six.

Par bienveillance calamiteuse, on lui décerna en 1966 la médaille Fields (le Nobel des mathématiques), mais il refusera de se rendre en URSS pour la recevoir, par solidarité avec les écrivains dissidents Andreï Siniavski et Iouli Daniel. L’année suivante, ce récidiviste incorrigible alla offrir sa médaille Fields au Nord-Vietnam pour dénoncer les bombardements américains.

Il échoua longtemps à obtenir la naturalisation française, car pour cela il lui eut fallu accomplir son service militaire, ce qu’il refusa par antimilitarisme.

Malgré cette attitude rebelle voire disruptive comme dirait l’autre, certains de ses complices (Jean Dieudonné, René Thom, Louis Michel, David Ruelle) , gangrenés sans doute eux aussi de wokisme cosmopolitique, le hissèrent au cénacle des plus grands mathématiciens du XXe siècle.

Sa dérive continua : il co-fonda en 1970 le groupe Survivre et vivre dans le but de propager ses idées antimilitaristes et écologistes et accueillit chez lui des hippies dans son village près de Montpellier.

Trublion incorrigible, il fut inculpé d’avoir hébergé illégalement un moine bouddhiste ancien étudiant en mathématiques, dont le visa avait expiré depuis trois semaines ! Il plaida lui-même sa cause, devenue célèbre :

« Monsieur le Président, messieurs les juges, je plaide coupable du délit d’hospitalité, les faits qui me sont reprochés étant parfaitement corrects sur le fond. Je vous demande néanmoins, pour l’honneur de la Justice française, de désavouer un texte de loi qui est en contradiction flagrante avec le sens élémentaire de la justice qui est en chacun de nous et de m’acquitter. Si vous estimez devoir prononcer une condamnation, je pense que ce serait tromper les esprits en voulant les rassurer, que de m’appliquer une simple peine de principe. J’ai connu dans mon enfance les rigueurs des camps de concentration pendant près de deux ans. Fort de cette expérience, je puis aujourd’hui, homme mûr, envisager une peine de prison. »

Il sera condamné à six mois de prison avec sursis et 20 000 francs d’amende.

Devenu ermite et croyant mystique, il se retira au fond d’une vallée de l’Ariège.

Alors je le radote, ne lisez pas Grothendieck.

J’eus la fatuité d’essayer : je me sentis ridicule au bout de dix pages.

Incompréhensible, hors d’atteinte de mes lamentables connexions neuronales.

Que pouvais-je piger à sa théorie de la cohomologie étale et de la cohomologie l-adique, sa théorie des conjectures de Weil, de Mordell, le théorème de Faltings, ses produits tensoriels topologiques, ses espaces nucléaires, sa distinction entre dualité continue et discrète, ses réflexions sur les techniques Riemann-Roch, la K-théorie, la relation à la théorie des intersections, ses motifs et groupe de Galois motivique, ses coefficients de De Rham et de Hodge, son formalisme topologique des topos pour une nouvelle algèbre homotopique et son yoga de géométrie algébrique anabélienne…

Vous commencez à subodorer pourquoi il ne faut pas lire Grothendieck

Ou alors lisez, en catimini, en vous cachant de votre entourage, Récoltes et Semailles : réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien [1]… qui vient d’être publié ; mais je ne vous aurai rien dit…

14 juin 2023

[1] Récoltes et Semailles : réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien Gallimard 2023, collection Tel, 2 volumes, 2 000 pages