2019 11 25 : Quand la Cour nous conte (à dormir debout) les cheminots faramineux

La Cour des comptes, qui est comme chacun sait « politiquement neutre », au sens ou son attachement à l’économie capitaliste libérale serait (ne souriez pas) absolument apolitique, critique à nouveau [1] l’avantage acquis des billets de train gratuits des cheminots :

« Avantage excessif du point de vue du périmètre des bénéficiaires (retraités, ascendants…) et du niveau de réduction accordé (gratuité totale ou 90% de réduction sur les billets), l’impact sur le chiffre d’affaires est d’environ 220 millions d’euros et le plus critiquable reste l’effet d’éviction de clients dans les trains complets ».

Alors j’apporte mon petit vécu de client assidu de la SNCF et de petit-fils de cheminot :

Je fais fréquemment des trajets TGV (par ex. Paris-Aix, Paris-Avignon, Paris-Marseille). J’y observe des couples ou groupes de cheminots retraités (je les identifie à leurs conversations). Et le plus souvent… le wagon est à moitié occupé. Donc « l’effet d’éviction dans les trains complets » l’avez-vous exactement chiffré, magistrats infaillibles de la CC ?

Supposons néanmoins que si l’on supprimait cette gratuité, toutes les places libérées seraient effectivement vendues : alors ce serait 220 M€ de recettes supplémentaires pour la SNCF… sur un budget annuel de 35 milliards.

Ainsi, cet insupportable « privilège » des cheminots, calculé au plus large, en représente… 0,6 %.

Mais c’est néanmoins intolérable, « faramineux » comme dit Le Point, qui s’y connaît en faramineries : son hyperbolique Franz-Olivier Giesbert est l’un des journalistes les mieux payés de France.

Pendant ce temps, les intérêts annuels de la dette SNCF s’élèvent à… 1,5 milliard, 7 fois plus que le privilège des cheminots. Oui mais là, ces intérêts viennent gaver de non-privilégiés banquiers, pardi !

Allons un peu plus loin : 220 M€, fichtre, c’est une somme qui frappe le téléspectateur lambda, surtout lorsqu’elle est surtitrée en gros caractères sur l’écran afin de susciter l’indignation.

On oublie de nous dire que ce chiffre inclut les cotisations sociales payées par la SNCF à l’URSSAF puisqu’il s’agit d’un complément de salaire en nature. Ces cotisations ayant un taux de 36 %, l’avantage net pour les bénéficiaires de gratuité de billets se ramène à 162 M€.

Afin de voir encore un peu mieux, ramenons-le au nombre de bénéficiaires ; et pour ne pas encourir le reproche de minimiser cette gratuité de transports, écartons conjoints, enfants, ascendants et ne retenons que les bénéficiaires directs, les cheminots en activité ou retraités : 358 000 personnes. Les voyages gratuits, ça représente alors 452 € par cheminot et par an ; 38 € par mois. Même pas un aller TGV Paris – Lille… adieu la Côte d’Azur et les palmiers ! Peut-on encore dire que les cheminots jouissent d’un avantage mirifique ?

Voilà comment la baudruche se dégonfle… Consolons le faraminable  F-O Giesbert : combien pourrait-il s’offrir, lui, avec ses émoluments de non-privilégié, d’allers-retours TGV Paris – Lille ?

Le Point (propriétaire François Pinault, 30e fortune mondiale) abhorre libéralement les entreprises ne survivant que grâce à une transfusion d’argent public… mais ne crache cependant pas sur les 5 M€ de subventions annuelles de l’Etat.

J’ai professionnellement bien connu les procédures d’élaboration des statuts ou conventions collectives publiques sous tutelle : longtemps c’est le ministère des finances qui, pour ne pas consentir à des majorations du salaire de base, avalisa des indemnités, primes ou avantages en nature.

Cette gratuité des billets aux cheminots leur fut accordée par l’Etat-tutelle dès le départ, en 1938 ; ils ne se la sont pas octroyée insidieusement.

Dans le secteur privé, il y a également foultitude d’avantages en nature pour les cadres inférieurs ou moyens (sans parler évidemment du top management). Donc raboter tout cela aboutira à un nivellement par le bas.

Alors, remise à plat générale ? Oui, pourquoi pas ? Mais par intégration dans le salaire de base… ce que proposent la plupart des syndicats depuis des lustres.

Cerise sur le Pinault : les médias de milliardaires ont également couiné sur le point 2.5.1 du rapport de la CC : « Une masse salariale toujours en hausse : + 7,6 % entre 2012 et 2017 »

Ces médias, faramiteusement obsédés de dézinguer tout ce qui est services publics et statuts d’agents publics, ne citent pas la phrase qui suit :

« Le total des rémunérations brutes stagne depuis 7 ans. La masse salariale totale augmente en raison de l’alourdissement du poids des cotisations sociales, passée de 32,3 % à 36 %. »

Où est donc passée la faradmirable déontologie journalistique ?

Réminiscence

Ces médias, dans leur indignation pinautesque, oublient de vous parler d’un machin. Oh trois fois rien, un truc, un bidule, nommé abattement forfaitaire des journalistes : pour le calcul de l’impôt sur le revenu ils bénéficient (en plus de l’abattement de droit commun de 10%) d’une franchise supplémentaire de 7 650 € sur leur revenu imposable [2].

Les éditorialistes redresseurs de torts occupent le haut de l’échelle des rémunérations journalistiques, et se situent certainement au taux marginal d’imposition de 30%. Donc l’avantage qui leur est octroyé (que nous leur payons, contribuables lambda que nous sommes), est de 2 295 €. Soit cinq fois le cadeaux de la SNCF à ses cheminots.

Je m’en souviens comme si c’était hier, mais c’était il y a trois ans : j’avais rédigé pour l’un de ces Gisbert’s boys une pige négrière (je veux dire un article que je travaille, que je rédige… mais qu’il signe) et je venais lui remettre en mains propres.

La conversation roula sur les cheminots car une grève des roulants avait énervé ce monsieur ; il vitupéra avec aigreur contre leurs avantages exorbitants.

Je lui glissai malicieusement que nous, journalistes, avions aussi… Il s’empourpra, me coupa, s’indigna : « oui mais nous, nous n’avons pas une clientèle captive, nul n’est obligé d’acheter le Point, et nous ne vivons pas sur la dette publique ».

J’eus l’insolence de lui répliquer que pour sa saine gestion et le recours aux subsides publics, ben le Point …. barre. [3]

Je ne l’ai jamais revu, je ne fus plus son nègre et j’en suis inconsolé.

25 novembre 2019

[1] rapport S2019-1755 point 3.7

[2] Article 81 du code général des impôts

[3] le Point emploie 171 collaborateurs, donc les fonds publics qu’il reçoit représentent annuellement 29 240 € par tête de pipe, à comparer aux 452 € d’avantages mirobolants par tête de cheminot… Ses 5 M€ annuels de subventions d’Etat représentent 7 % de ses 68 M€ de chiffre d’affaire, à comparer aux 0,6 % que représentent les billets gratuits dans le CA de la SNCF. Mais il est vrai que le Point est bien géré : son déficit annuel est de 1,8 M€, soit -2,6 % de son CA, tandis que le résultat de la SNCF est depuis 3 ans en excédent.