Edito DH n° 143 mars-avril 2012 : Elle et lui

C’était alors un jeune couple – pas même trentenaire – de Français moyens, comme il y en a des millions dans la France d’aujourd’hui et quelques centaines de mille dans nos hôpitaux publics, relève des générations oblige. Diplômé d’une grande école, il devient ingénieur à 26 ans. Elle rejoint un poste d’enseignante à 28 ans. Un couple ordinaire… sauf que nous sommes en 1940. Sauf que, banals par le cursus, les préférences philosophiques et politiques, le mode de vie, ces deux-là sont extraordinairement singuliers par la lucidité et le courage, et ne vont pas tarder à le prouver.

AubracIls s’engagent donc parmi les premiers dans la Résistance, en novembre 1940 [i]. Ils animent, développent et dirigent l’un des mouvements les plus importants, Libération-Sud. Leurs faits d’armes sont tellement intrépides qu’ils donneront matière plus tard à de nombreux livres et à plusieurs films.

Après la guerre, ils combinent tous deux activité professionnelle et engagement militant pour la solidarité internationale et le développement. Ils étaient Grand-croix et Grand officier de la Légion d’honneur, Croix de guerre, médaille de la Résistance. Ce fut elle qui partit la première en mars 2007 ; il vient de nous quitter le 12 avril.

En quoi Lucie et Raymond AUBRAC sont-ils des personnages exemplaires pour les hospitaliers d’aujourd’hui ?

Par leur courage d’abord : cette qualité rare, trop rare, si mal partagée.

Par leurs valeurs ensuite, dans cette curieuse époque postmoderne où, sous couvert d’écrire enfin l’Histoire au-delà de la légende, on relativise les choix inconciliables de résistance et de renoncement ; où prétextant la transcendance de l’art et du talent, la prestigieuse Pléiade publie sans vergogne le collabo et antisémite Pierre Drieu la Rochelle.

Par leurs préoccupations sociales : Raymond Aubrac contribua à la rédaction du programme du Conseil national de la Résistance, publié clandestinement en mars 1944 sous le beau titre-couverture Les jours heureux [ii].

Ce programme émanant de l’ensemble des forces vives de la France occupée prévoit « un plan complet de sécurité sociale ». Porté à la Libération par le socialiste André Tixier, le gaulliste Alexandre Parodi et le communiste Ambroise Croizat, mis en œuvre par le haut fonctionnaire Pierre Laroque, ce point du programme se concrétise entre octobre 1945 et mai 1946 par des ordonnances et une loi créant la sécurité sociale.

Alors que d’aucuns exigent que le programme du CNR soit « méthodiquement défait » [iii] il n’est pas inutile de se remémorer l’exposé des motifs du texte fondateur [iv] :

« La sécurité sociale est la garantie donnée à chacun qu’en toutes circonstances il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes. Trouvant sa justification dans un souci élémentaire de justice sociale, elle répond à la préoccupation de débarrasser les travailleurs de l’incertitude du lendemain, de cette incertitude constante qui crée chez eux un sentiment d’infériorité et qui est la base réelle et profonde de la distinction des classes entre les possédants sûrs d’eux-mêmes et de leur avenir et les travailleurs sur qui pèse, à tout moment, la menace de la misère. Envisagée sous cet angle, la sécurité sociale appelle l’aménagement d’une vaste organisation nationale d’entraide obligatoire qui ne peut atteindre sa pleine efficacité que si elle présente un caractère de très grande généralité à la fois quant aux personnes qu’elle englobe et quant aux risques qu’elle couvre. »

L’autre enseignement que nous laissent Lucie et Raymond est sans doute l’union indissociable qu’ils surent établir tout au long de leur vie entre activité professionnelle et engagement public et politique. Là réside, à notre avis, leur extraordinaire modernité, alors qu’aujourd’hui nombre de décideurs et managers sont tétanisés par l’exigence dogmatique, intangible, indiscutable, d’une « neutralité » illusoire et d’une « obligation de réserve » confortablement archaïque… « On ne fait pas de politique » ? Alors d’autres en font pour vous !

 


[i] Et pas en mars 1944 comme un certain André Malraux

[ii] Republié en mai 2011 par La Découverte

[iii] Denis Kessler, ancien vice-président du MEDEF, dans Challenges du 4 octobre 2007

[iv] Ordonnance n°45-2250 du 4 octobre 1945