2015 08 17 : Opus 111

Heureusement ce jour-là en Normandie, entre Rouen et Le Havre, il pleuvait. Il pleuvait contrairement aux jours précédents car contrairement aux idées mal reçues il ne pleut pas excessivement en Normandie : juste ce qu’il faut pour le contentement des vaches, la survie des paysans, l’onctuosité des fromages et la douceur des paysages.

Heureusement donc qu’il pleuvait, pour cette belle région (qui dans cinq mois n’en fera qu’une) et pour ma culture musicale. Car renonçant à affronter le crachin, ce 16 août vers 15 heures, je me reportai sur France Musique et j’y tombai sur une rediffusion de La Tribune des critiques de disques consacrée à l’opus 111, dont j’avais loupé la diffusion initiale en janvier.

beethovenCette sonate n° 32 fut la dernière œuvre pour piano composée par Beethoven en 1822, il mourra quatre ans plus tard. Dès ma première audition de cette sonate, vers 1960, je lui vouai une admiration superlative, peut-être excessive.

Le premier mouvement, d’abord lent et majestueux, entêtant pour ne pas dire envoûtant, se transforme en fugue presque baroque.

Quant au deuxième mouvement, formé de six variations, il cristallise tout le génie de Beethoven pour la variation, qui le relie en droite ligne au Bach des Variations Goldberg. Les deuxième et surtout troisième variations apportent soudainement une rythmique fortement syncopée et des ruptures harmoniques et de tonalités qui, pour l’ignare en musicologie que j’étais et suis resté, me semblaient à l’oreille annonciatrices du swing. Puis ce mouvement s’achève, transfiguré comme souvent chez l’humaniste et progressiste Beethoven, dans une coda d’espoir et d’apaisement.

Trois critiques musicaux, Elsa Fottorino, Christian Merlin et Antoine Mignon étaient donc invités à exprimer leurs opinions et préférences parmi six enregistrements, anonymisés et datant de moins de 25 ans.

La première interprétation éliminée fut celle de Nelson Freire, ce qui ne m’a pas surpris car, je l’avoue, je n’éprouve pas une immense passion pour ce pianiste.

Puis furent écartées, à juste titre à mon avis, les versions de Vladimir Feltsman, assez inexpressive ; et celle d’Alfred Brendel que j’avais reconnue : j’ai une immense admiration pour cet interprète lorsqu’il joue Mozart ou Schubert, mais j’avais trouvé qu’il s’était un peu fourvoyé en gravant vers 1997 l’intégrale des sonates de Beethoven.

Restèrent en lice Vladimir Ashkenazy, Rudolf Buchbinder et Stephen Kovacevich. C’est ce dernier qui obtiendra finalement la première place au classement des critiques.

Quant à moi, parmi celles que je connais, l’interprétation que je place toujours et encore au premier plan est celle d’Yves Nat (enregistrement mono de 1954 !) :

.

Dans le même ordre de beauté que celles d’Artur Schnabel (1933), de Friedrich Gulda (1959), de Sviatoslav Richter (1974) :

.

et encore celle de Maurizio Pollini (1977).

Et parmi les récentes, ce sera celle de Daniil Trifonov (2015) qui n’était pas en lice dans cette émission parce que, sauf erreur de ma part, elle n’a pas encore été gravée :

.

17 août 2015

P.S. : Pour avoir écrit « une rythmique fortement syncopée et des ruptures harmoniques et de tonalités qui, pour l’ignare en musicologie que j’étais et suis resté, me semblaient à l’oreille annonciatrices du swing » j’ai été un peu moqué par quelques amis ou familiers bien plus forts en musique que moi (ce qui n’est pas très difficile).

Or je viens de lire dans l’excellent Parler, composer, jouer (sept leçons sur la musique au Collège de France) de Karol Beffa, paru en mars 2017 au Seuil, le passage suivant (page 130) :

« Le deuxième mouvement de la sonate op. 111 de Beethoven présente une assez longue variation intégralement construite sur un rythme ternaire typique des improvisations be-bop des années d’après-guerre. Le passage n’a pas eu besoin d’être dépoussiéré : Beethoven s’en est chargé lui-même. Il « plagie » Oscar Peterson, cela va de soi. »

20 mai 2017

Yves Nat