Dystopie : voici un nouveau mot lu ou entendu vingt fois par jour dans les médias et les conversations entre sachants et locuteurs importants.
Vous le savez, ce fut un terme d’abord utilisé en littérature fantastique et de science-fiction pour désigner une société imaginaire négative, néfaste, totalitaire. Désormais on l’utilise plus largement pour évoquer tout projet social ou politique redoutable.
Mais au fait, on pourrait utiliser les termes utopie négative ou contre-utopie ; alors pourquoi ce mot nouveau que le commun des Français ne comprend pas d’emblée ?
Devinez : parce que le terme vient directement de l’anglais dystopia. Evidemment, l’envahissement de notre langue par le totalitarisme linguistique anglais-yankee continue.
Que le français s’enrichisse d’un mot nouveau d’origine étrangère lorsqu’il ne possède pas l’équivalent dans son vocabulaire, c’est normal, fréquent et ancien, puisque c’est le processus même de constitution et d’enrichissement des langues à partir de leurs croisements et hybridations incessantes.
Mais lorsque le terme français existe et qu’on préfère utiliser son équivalent anglais, pour faire genre, ou branché, ou dans le coup, c’est non seulement un mimétisme ridicule, mais surtout révélateur d’une soumission consentie, de docilité à une hégémonie extérieure.
Or les anglicismes et surtout les américanismes qui envahissent notre langage par l’intermédiaire des médias et des milieux économiques sont de plus en plus nombreux. Pour m’en tenir à quelques exemples de termes ayant pourtant leur synonyme en français :
after-work (après le travail)
audit (analyse, vérification)
best of (le mieux, le meilleur)
best-seller (succès)
blog (bloc-notes en ligne)
bluff (bobard, esbroufe)
booster (stimuler, favoriser)
borderline (marginal)
brainstorming (réflexion, prospective)
breaking (dernière nouvelle)
briefing (réunion préparatoire)
brunch (buffet du matin)
bug (bogue)
burn-out (épuisement, fatigue)
business (commerce)
buzz (bruit, battage, rumeur)
cash (liquide, espèces)
casting (distribution, audition, générique)
challenge (défi)
check-list (mémo)
chiller (paresser, glander)
cloud (nuage)
cluster (foyer, ensemble)
coach (entraîneur, professeur)
come back (retour)
cool (sympa)
crash (écrasement, accident)
customisé (personnalisé, modifié)
deadline (date limite)
deal (accord)
dealer (trafiquant)
debunker (vérifier)
digital (numérique)
dress code (tenue exigée)
e-mail (courriel)
fake new (fausse nouvelle, infox)
fashion (mode)
fast-food (restauration rapide)
full remote (entièrement distanciel)
happy hour (l’heure sympa)
has been (démodé)
hashtag (dièse, balise)
hooligan (voyou)
jingle (ritournelle)
job (travail, emploi)
joke (jeu, plaisanterie)
kit (assortiment, ensemble)
listing (liste)
live (en direct)
loser (perdant)
one man show (solo)
overbooké (débordé)
pitch (résumé, présentation, synopsis)
podcast (émission à la demande, à la carte)
prime time (première partie de soirée)
punch line (expression percutante)
replay (rediffusion)
set (assortiment, ensemble)
shopping (courses, chalandage)
show (spectacle)
spoiler (divulgâcher)
sponsor (mécène)
team ( équipe)
vintage (ancien, d’époque)
VIP very important people (célébrité, personnalité)
warm-up (préparation, échauffement)
woke (éveillé)
etc. etc.
Il y a, et c’est plus insidieux, les tournures langagières idiomatiques : on utilise une expression ou une tournure de mots français, mais par imitation d’une tournure anglaise : en fait (de in fact), absolument (de absolutely), on se calme (de Keep cool !), faire sens (de to make sense), impacter (de to impact avoir une incidence sur), au final (de in the end).
Y compris… dans les abréviations : pour Monsieur on n’écrit pas Mr mais M. et pour le pluriel Messieurs on n’écrit pas Mrs mais MM.
On voit aussi l’emploi de mots français avec la signification qu’ils ont en anglais :, définitivement (pour de bon), editer (modifier), report (rapport), impacter (avoir une incidence sur)…
Et malgré les protestations d’Etiemble dans les années 1960, malgré les tentatives de propositions substitutives de l’Académie française et de la Commission d’enrichissement de la langue française, il semble que le phénomène ne s’est pas ralenti.
Cette porosité est sans doute inévitable s’agissant d’une langue vivante, voire utile et bénéfique dans certains cas et pour certains champs lexicaux.
Il serait surtout nécessaire que les apports d’anglicismes soient plus maîtrisés et cela passe, non par des listes d’équivalents français impératives qui sont superbement ignorées, mais par le rôle d’arbitrage du système éducatif : à l’école, à l’université… et dans les écoles de journalisme.
14 décembre 2023

