De Nathacha Appanah, j’ai lu une dizaine de ses livres, car j’avais été captivé par le premier qu’elle publia (du moins en France) en 2003 : Les Rochers de Poudre d’Or, qui avait pour thème le quasi-servage des coolies, travailleurs des champs de canne à sucre de son pays d’origine, l’île Maurice (passée de colonie française à possession britannique en 1815) importés-déportés depuis leurs Indes alors également britanniques, pour être substitués hypocritement aux esclaves qui venaient d’être affranchis en 1835. Terrible épisode historique que je ne connaissais pas.
Son premier roman ayant rencontré le succès en France en 2016, Tropique de la violence, s’inspire du vécu de son séjour à Mayotte où elle constata l’abandon d’une jeunesse à la dérive (prix Femina des lycéens, prix Patrimoines, prix France Télévisions, prix du roman métis des lecteurs et prix du roman métis des lycéens 2017… rien que ça !).
Enfin le dernier, paru à l’automne de cette année, La Nuit au cœur, lui valut le prix Femina, le prix Goncourt des lycéens, le prix Renaudot des lycéens et le prix Gisèle Halimi.
C’est ce dernier roman qui m’a fortement impressionné. Roman ? Il n’est pas sous-titré comme tel ; récit plutôt puisqu’il s’agit de trois histoires véridiques. L’autrice nous raconte le calvaire de trois femmes terrorisées par leur mari ; deux seront assassinées par leur bourreau, la troisième survivra en s’enfuyant à temps ; et il lui aura fallu vingt-cinq années pour être en mesure de nous raconter son supplice… car la troisième ce fut elle, Nathacha Appanah.
Ce récit nous administre, avec une puissance incomparable, la preuve par trois histoires vraies que les féminicides conjugaux sont épouvantables, non seulement en raison de leurs circonstances mais parce que peut-être, sans doute, ils pourraient être détectés, prévenus, déjoués, par la vigilance des familles, des entourages et des institutions sociales envers ces braves types « qu’on n’imagine pas » ; et en encourageant par tous moyens dès leur jeunesse la résilience des possibles victimes, puis en les aidant à rompre l’emprise psychologique mortifère.
Natacha Appanah, en quatrième de couverture, nous avertit de ce qui va suivre :
« De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose. Il y a l’impossibilité de la vérité entière à chaque page mais la quête désespérée d’une justesse au plus près de la vie, de la nuit, du cœur, du corps, de l’esprit.
De ces trois femmes, il a fallu commencer par la première, celle qui vient d’avoir vingt-cinq ans quand elle court et qui est la seule à être encore en vie aujourd’hui.
Cette femme, c’est moi. »
Alors nous savons que, tout au long de ces 280 pages qu’on lira sans doute d’une seule traite, les trois récits décriront l’indicible et même suggèreront l’indicible ultime, et ainsi convergeront pour forger notre conviction impérieuse qu’il faut que toutes celles et ceux qui sont en capacité d’agir, d’éduquer, de former, de soigner, en fassent encore plus et mieux, pour être irréprochable devant leur Dieu ou leur conscience ou les deux.
20 décembre 2025
