Pendant une décennie, les circonstances professionnelles et familiales me firent emprunter deux fois par semaine un TGV Lyria qui, outre la compagnie de délicieux Helvètes abreuvant mes oreilles inattentives de leurs échanges entre confédérés sur la bourse, leurs placements, l’immobilier parisien, la guéguerre Hermès-Vuitton, me faisait passer fugitivement en gare de Blaisy-Bas ; et alors pour échapper à la pollution sonore sus-résumée, j’avais une pensée pour Louis Calaferte qui repose depuis 1994 dans ce cimetière bourguignon.
C’est que dans les années 1980-1990 j’ai beaucoup lu Louis Calaferte et j’aime ses livres.
A l’exception toutefois de La mécanique des femmes. Car le propos de l’auteur, nous faire découvrir les arcanes de la sexualité féminine à travers une mosaïque de propos féminins prétendument livrés tels quels, me parut (et pourtant #MeToo n’était pas encore survenu), au mieux artificiel, au pire une prétention sotte.
Mon rejet de ce pensum calafertien ne vint ni de la crudité de son propos, ni de la provocation dans sa forme, ni de l’absence de structuration du récit (aucun chapitrage, des centaines de paragraphes courts… à la queue leu-leu !), ni de son indigence descriptive (un champ lexical borné à quelques mots, bite, couilles, salope… des centaines de fois rabâchés ; le clitoris ? jamais, il semblait le méconnaître).
Ma récusation, c’était que Calaferte, par rouerie ou plus certainement par ingénuité, nous livrait une description de la mécanique des femmes imaginée par un homme ; certes admiratif et laudatif du « beau sexe », disait-il, mais qui ne s’extirpait pas de l’indécrottable vanité masculine : la femme est un magnifique instrument, tantôt violon, tantôt alto, mais il nous appartient à nous, les hommes, de savoir faire vibrer sa table d’harmonie… grâce à la prouesse de notre archet. Pernambouc de risible bouc !
Rien de nouveau donc au rayon, surabondant à l’époque, des productions coquines qui ne le sont pas vraiment, dites légères mais d’une lourdeur affligeante, se prétendant salaces mais qui surtout nous lassent… au point que le bouquin pourtant court (140 pages) me tomba des mains avant la fin.
Faut dire, faut dire, à l’excuse de Louis Calaferte, que l’époque était embourbée dans un machisme épais, imprégnant la plupart des milieux même intellos.
Par exemple j’en avais la preuve conversationnelle dans les soirées d’après congrès, où les collègues, y compris en présence féminine, s’épanchaient et s’étendaient ̶ sitôt lampé le troisième armagnac ou la quatrième framboise d’Alsace ̶ sur leur connaissance émérite (!) de la chose et des rapports y afférents (hétéros bien sûr) ; et sur la belle manière d’y succomber puisque le terme en vogue était « la petite mort »… Aucun visiblement n’avait lu Simone de Beauvoir ni Anaïs Nin.
Conséquence : je n’allai bientôt plus aux agapes d’après-congrès.
Ceci étant et pour en revenir à Louis Calaferte, qui était d’un autre tonneau que ces soifards grotesques, j’ai apprécié nombre de ses récits et romans. Par exemple Requiem des innocents, Septentrion, C’est la guerre, ou encore ses Carnets.
Mais ce qui me reste de Calaferte le plus lumineux en mémoire, ce sont ses poésies.
Il en publia une douzaine de recueil que je n’ai pas tous lus.
Un exemple, un seul, à donner à lire à toutes et tous en ces temps de détestation presque universelle :
Haïssez celui qui n’est pas de votre race.
Haïssez celui qui n’a pas votre foi.
Haïssez celui qui n’est pas de votre rang social.
Haïssez, haïssez, vous serez haï.
De la haine, on passera à la croisade,
Vous tuerez ou vous serez tué.
Quoi qu’il en soit,
vous serez les victimes de votre haine.
La loi est ainsi :
Vous ne pouvez être heureux seul.
Si l’autre n’est pas heureux,
vous ne le serez pas non plus,
Si l’autre n’a pas d’avenir,
vous n’en aurez pas non plus,
Si l’autre vit d’amertume,
vous en vivrez aussi,
Si l’autre est sans amour,
vous le serez aussi.
Le monde est nous tous, ou rien.
L’abri de votre égoïsme est sans effet dans l’éternité.
Si l’autre n’existe pas, vous n’existez pas non plus.
Alors, si Louis Calaferte lit ce petit billet, qu’il me pardonne ma sévérité, depuis son cimetière à proximité duquel je ne passe plus…
2 octobre 2025

