2021 05 15 : Comment j’ai failli louper Jacques Bouveresse

Il y a vingt ans, failli m’arriver la déveine que j’avais déjà rencontrée avec Bertrand Russell et Ludwig Wittgenstein : ces deux philosophes, intellectuellement proches et d’ailleurs amis (ce qui n’empêcha pas Russell de se faire sèchement rabrouer pour avoir commis une préface à un livre de Wittgenstein que celui-ci n’apprécia pas !) me furent totalement hermétiques.

De Russel, j’avais commencé Histoires de mes idées philosophiques et péniblement je parvins presque jusqu’au bout. Presque, car le chapitre sur les universaux me laissa sot et convaincu de mon inaptitude à comprendre ce genre de choses.

Pour Wittgenstein, en 1999 n’étaient disponibles en français que cinq ou six de ses livres et j’avais été prudent : par précaution j’avais choisi le plus mince, pensant que ce serait le plus facile à comprendre. Horreur ! C’était Tractatus logico-philosophicus. Qui s’est risqué dans ces 80 méchantes pages de propositions brèves et concises sait quelle fut ma souffrance. Là non plus je ne parvins pas à dépasser la proposition 5.621 pourtant limpide : « Le monde et la vie ne font qu’un. »

Avec Jacques Bouveresse donc, j’avais emprunté le même chemin : commencer par l’un de ses ouvrages difficiles. Il est vrai qu’en 1999 il n’en avait publié qu’une dizaine. J’avais trouvé en librairie Le philosophe chez les autophages, description incisive mais austère d’une philosophie contemporaine qui se plaît à se dévaloriser elle-même, en tout cas à se renier en tant que discipline de pensée spécifique. Je n’en avais saisi que quelques bribes ; par exemple ce doute que la Philosophie serve à « découvrir des vérités d’une espèce spéciale et éminente, transdisciplinaires, transculturelles, universelles et anhistoriques, sur des choses comme la vérité, la moralité, la rationalité, la culture ou l’histoire… ».

Heureusement je n’en restai pas à cette rebutante incompréhension, car le même jour j’avais acheté Prodiges et vertiges de l’analogie, petit bouquin bien plus abordable, charge cruelle contre quelques coquetteries-escroqueries pseudo-philosophiques de l’époque de 1999 (mais cela reste vrai aujourd’hui).

Dans cet opuscule et dans la foulée du livre d’Alan Sokal et Jean Bricmont Impostures intellectuelles (qu’il n’est jamais trop tard pour lire), il mettait en lumière les fausses analogies que certains « penseurs » se hasardent à établir entre leurs vaseuses intuitions et de rationnelles et pertinentes démonstrations scientifiques. Une kyrielle d’intellectuels en vogue en prenaient pour leur grade, ce grade maréchaliste qu’ils se sont réciproquement attribué, bardant leurs torses de médailles soviétoïdales autodécernées pour des batailles conceptuelles qu’ils n’ont pas menées : Régis Debray d’abord, il l’avait mérité, puis BHL bien sûr, Michel Serres, Jacques Derrida, Alain Badiou, Jean-François Lyotard, Julia Kristeva, Roger-Paul Droit, Jean-Marc Lévy-Leblond, Pascal Bruckner, Philippe Sollers… bref 95% des Deux Magots et du Flore réunis !

A la même époque, je lus avec un égal intérêt Philosophie, mythologie et pseudo-science, encore un travail de démystification méticuleux, mais cette fois centré sur une seule cible : la scientificité de la psychanalyse de Sigmund Freud. Cela en s’appuyant sur les travaux du philosophe auquel Bouveresse consacrera pratiquement la moitié de ses écrits : Ludwig Wittgenstein. Et il conduit cette étude avec un sens de la mesure et de l’approfondissement de l’œuvre freudienne qu’ignore totalement l’auteur à succès qui plus tard choisira la même cible : Michel Onfray. Car Bouveresse, lui, tout en reconnaissant sans ambages la dimension du Freud littérateur, s’attache non à déterrer son petit tas de secrets personnels pas très glorieux, mais uniquement à recenser une par une les failles de sa pensée, pour démontrer in fine que non, décidément non, la psychanalyse freudienne, pour être une efficace entreprise de séduction intellectuelle et psychologique, n’est ni une science ni une philosophie.

Moi qui fus dans ma seconde vie un journaliste autodidacte et marginal, mais quand même au contact des médias et de ceux qui les servent ou prétendent le faire, je lus en 2001 (et relis souvent) avec jubilation son ouvrage Smock ou le triomphe du journalisme qui, démarquant fidèlement le travail satirique du Viennois Karl Kraus (1874-1936) constitue la critique la plus férocement incisive de cette prétendue « liberté de la presse », cet alibi qui légitime outrageusement le système politico-économique libéral alors qu’il en est le socle idéologique.

La portée du livre, vingt ans plus tard, est incroyablement actuelle.

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Très différent est son ouvrage publié quelques années plus tard, en 2007, Peut-on ne pas croire ? Sur la vérité, la croyance et la foi. Profonde et parfois difficile à suivre, sa réflexion s’enroule autour de distinctions subtiles entre la croyance, le désir de croyance, la nostalgie de la croyance et montre la superficialité des discours sur le retour du religieux et l’ineptie déclamatoire de la célèbre « prophétie » de Malraux « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. »

Implacable, l’analyse de Bouveresse dévoile ceux qui s’adonnent au doute, non pas au doute cartésien mais à une molle indétermination sur les rigueurs de la logique scientifique et de l’épistémologie, une relativisation amorphe de toutes les vérités. Il montre les approximations des postmodernistes, des bonimenteurs métaphoriques, des pseudo-oracles, bref des Régis Debray (encore lui), qui veulent à toute force ériger le besoin de sacré et de transcendance en colonne vertébrale de nos sociétés. Leurs prétentions à relativiser la distinction franche entre religions et laïcité que nos aînés ont mis quelques siècles à conquérir pourraient prêter à sourire. Sauf qu’elles nous font retomber dans un archaïsme dangereux. Ces réflexions de Bouveresse sont combien actuelles, lorsqu’à chaque méfait d’illuminé ou crime de fanatique on voit revenir préjugés, clivages et divagations touillant dans un immangeable brouet médiatique croyances légitimes, intégrisme, blasphème, et laïcisme décrété irresponsable voire sectaire.

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Si l’on est comme moi un amateur peu aguerri en philosophie, je suggère d’aborder Bouveresse par Le philosophe et le réel. C’est un livre d’entretiens, donc facile à lire par séquences discontinues. Il y retrace son parcours personnel et l’évolution de ses idées. Il nous donne un panorama résumé de sa pensée profuse qui a nourri 50 ouvrages !

Fin 2000, mon tout premier éditorial de journaliste, après mûres réflexions et multiples hésitations, je l’avais intitulé De la dignité du réel immédiat pour souligner l’attention constante et méticuleuse qu’il faut porter à la rugosité têtue du réel immédiat. C’est dire combien je me sentais, dans ma nouvelle activité d’observateur, comme j’avais tenté de l’être dans celle de praticien de la chose hospitalière, sous le magistère d’un Bouveresse se défiant des effets de mode, des postures, des vernis de compétence, des bons mots tenant lieu de phrases justes.

Je ne peux conclure sans poser la question dérangeante : alors Jacques Bouveresse, à quand dans la Pléiade ? Sa mort efface l’obstacle majeur : l’entrée dans la collection post mortem, condition sine qua non invoquée et pourtant souvent contournée (Char, Gracq, Yourcenar, Ormesson, Gide, Malraux, Claudel, Green, Lévi-Strauss, Kundera, entre autres). La Pléiade ces dernières années ayant publié quelques écrivains de second ordre, elle ne peut plus maintenant se dérober à l’un de nos plus grands philosophes…

15 mai 2021