2017 12 02 : Alice Zeniter – L’Art de perdre

Si vous cherchez une preuve que la guerre d’Algérie, 55 ans après qu’elle ait cessé (bien qu’elle n’ait officiellement jamais commencé puisqu’on la dénommait « évènements d’Algérie »), n’est plus un sujet de polémique politique, en tout cas qu’elle n’est plus principalement cela, en tout cas dans notre pays, lisez ce roman.

Je ne sais si c’est un roman ou un récit ; sans doute un peu les deux. Mais ce qui ressort de chaque page c’est que l’auteur, visiblement liée par des liens familiaux aux personnages qu’elle met en scène, s’efforce de nous montrer l’escalade des évènements tragiques qui les dépassaient et l’infernal enchaînement des cruautés qui ont forgé malgré eux leurs angoisses, leurs ressentiments et leurs haines.

L’ancêtre, le premier de la lignée, c’est Ali qui, dans la Kabylie des années 30, s’éreinte à cultiver une terre rocailleuse, puis en 1942 part combattre pour la France dans l’armée du général Juin en Italie. Plus tard, revenu au pays, il se lance dans la culture des oliviers et alors connaît une certaine prospérité.

Jusqu’au jour où, sans l’avoir vraiment décidé, il sera rangé dans la catégorie des harkis, donc des collabos, donc menacé par le FLN et devra se résoudre en 1962 à monter sur un bateau réservé aux rapatriés « européens » (il y parvint, des milliers d’autres n’eurent pas cette chance, merci De Gaulle !). Il tente alors de survivre misérablement avec sa famille dans un camp à Rivesaltes, puis dans un hameau de forestage des Bouches-du-Rhône et enfin dans une HLM en Normandie.

Le deuxième personnage est Hamid, le fils qui va poser des questions au père, lequel se mure dans le silence si bien qu’alors un fossé se creuse entre les deux.

Le troisième personnage est Naïma, la fille d’Hamid (Alice ?) ; autre génération, page d’Histoire tournée. Et même histoire méconnue, car son père ni son grand-père ne lui ont jamais parlé de l’Algérie… jusqu’aux attentats de 2015 qui l’obligent à se poser des questions sur ce passé dont elle ignore tout.

Naïma va prendre un bateau en sens inverse, vers Alger, puis gagner la Kabylie et le village de ses ancêtres, tenter de retrouver quelques racines s’il en reste encore…

La guerre d’Algérie n’est pas un sujet de polémique pour Naïma-Alice : son roman n’oppose pas des thèses historiques partiales, des interprétations politiques inconciliables, mais simplement évoque avec subtilité les destins brisés, les cruautés de la colonisation, la férocité de la lutte de libération, le déchirement de l’exil, le poids des traditions familiales… et au-dessus de tout l’amour filial, d’autant plus fort qu’il s’exprime si peu.

Le style d’Alice Zeniter est fin, subtil, élégant, tour à tour sensuel et intelligent. Mais s’il y a là une plume, c’est qu’il y a d’abord un esprit remarquablement élevé, ouvert, attentif ; ce roman-récit exhale de bout en bout un authentique respect et une infinie compréhension pour ses personnages, même ceux qui n’ont pas joué un rôle très sympathique.

Une scène (p. 206) m’a évoqué de vieux souvenirs : dans les Bouches-du-Rhône en 1963 Ali entre dans un bar ; le bistrotier refuse de servir une bière à un crouille et comme le bougnoule ne sort pas, le connard appelle la police. Le policier, voyant les médailles d’Ali agrafées à son veston, lui demande où il a obtenu ces décorations : « Monte Cassino » Il crie alors au patron « Tu nous sers deux bières, maintenant » et tombe dans les bras d’Ali « J’y étais aussi ».

Souvenirs en effet car j’en ai connu, d’anciens militaires ou flics qui avaient été plutôt Algérie française mais vouaient estime et respect pour ces anciens combattants africains et comprenaient donc pourquoi de Gaulle avait voulu l’indépendance de l’Algérie.

2 décembre 2017

Laisser un commentaire