Livre : Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud

Une biographie remarquablement humaine

Gaston Ferdière, donc, est un psychiatre inconnu dont le seul titre de gloire fut d’avoir reçu et soigné Antonin Artaud à l’hôpital de Rodez entre 1943 et 1946. Les rares témoins gardent de Ferdière l’image d’un aliéniste incapable d’apprécier la littérature, « père la morale » acharné à ramener Artaud à la raison ordinaire. Devant un portrait aussi tranché, il était passionnant de s’en faire l’avocat : l’Homme est forcément plus complexe.

A Saint-Étienne, son grand-père artisan menuisier… fabrique des billards, plus sensible à la qualité artistique de ce travail destiné à traverser les siècles qu’aux profits générés par la réparation des portes ou fenêtres. Sa veuve vendra le stock et le fils devient « gratte-papier » à la Caisse d’épargne et épouse la fille du café « Riche » où la bonne société stéphanoise vient s’enivrer d’absinthe. Gaston le petit-fils fait médecine à Lyon. A vingt ans il croit qu’on peut comme Breton et Destouches (Céline) concilier médecine et littérature.

Un temps militant, il défend avec Soustelle la mémoire d’Anatole France. Poète chez les psychiatres, psychiatre chez les poètes, Ferdière va croiser du beau monde dans sa quête de l’art absolu : Henri Michaux, Destouches, Egas-Monis, prix Nobel de médecine en 1949 pour « l’invention » de la lobotomie chirurgicale. Cette technique, « radicale » pour calmer les agités, Ferdière la réalisera en première (et unique) française. De même, il utilisera, parmi les premiers l’électrochoc inventé par l’Italien Cerletti. Malgré l’horreur de ces techniques, c’est pourtant un réel souci de ses « aliénés » qui l’anime : parallèlement, il va réaliser des prouesses héroïques pour empêcher que ses patients de l’hôpital de Rodez ne meurent de faim durant l’Occupation.

Plus tard, avec la prise en charge d’Antonin Artaud, c’est Robert Desnos, Dubuffet, Dali ou Gaston Gallimard qu’il va côtoyer lors de ses expéditions de plus en plus rares à Paris.

Il est impossible de résumer en quelques lignes la vie d’un homme. Ferdière, injustement accablé est, comme toute destinée humaine, ombre et lumière, grandeur et bassesse. L’ouvrage remarquablement bien écrit, concis et bref, se lit en une seule traite avec un réel plaisir. L’auteur, psychiatre lui aussi, est doué d’un vrai talent : le sujet le méritait.

Emmanuel VENET
janvier 2006 – 43 pages – 5,50 €
Editions Verdier
11220 LAGRASSE
www.edition-verdier.fr