2025 03 10 : La beauté sauvera le monde !

Cette maxime de Fiodor Dostoïevski, pour être surabondamment évoquée, souvent à tort et à travers, peut sembler un peu creuse et en tout cas a donné cours à d’innombrables interprétations, sous-entendus sentimentaux ou supputations théologiques. Or ce ne sont que quelques mots noyés dans les 750 pages de l’Idiot [1].

Citation surgissant dans un contexte pour le moins alambiqué : c’est l’adolescent Hippolyte Térentieff qui en fin d’une interminable soirée, sortant d’un moment de torpeur, interpelle devant toute l’assistance le jeune prince Léon Nicolaïévitch Mychkine (l’Idiot)  : « Est-il vrai que vous avez dit un jour que la beauté sauverait le monde ? Messieurs le prince prétend que la beauté sauvera le monde ! Et moi je prétends que, s’il a des idées aussi folâtres, c’est qu’il est amoureux ! Quelle beauté sauvera le monde ? C’est Kolia (Nicolas Ardalionovitch Ivolguine) qui m’a répété votre propos. »

Propos et pensée donc d’origine tortueuse : ce n’est pas Dostoïevski qui énonce son opinion, c’est Hippolyte, qui la tient de son ami Kolia, comme ayant été exprimée par le prince, et la beauté en question est celle de la femme qu’il aime… Ouf !

Mais des chrétiens se sont précipités pour donner leur exégèse de cette phrase : « Serait-il déplacé de comprendre la phrase comme: «Le Christ sauvera le monde»? C’est lui, «le plus beau des enfants des hommes» (Ps 44, 3) venu rendre à l’homme sa «première beauté». La philosophe Simone Weil, écrivait: « Dans tout ce qui suscite en nous le sentiment pur et authentique de la beauté, il y a réellement la présence de Dieu. Il y a presque une incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est le signe ». Ainsi comprise – et nous pouvons maintenant penser que c’est dans ce sens que Dostoïevski la comprend – la beauté est inséparable de la bonté. La beauté qui sauve est la beauté de Dieu, en qui vérité, bonté et beauté se confondent. » [2]

J’aurais pensé moi que cette maxime pourrait émaner de Baudelaire dont Les Fleurs du mal évoquent avec une puissance et une profondeur extraordinaires la liaison indissoluble entre la beauté et le mal, dont les optimistes comme moi pressentent qu’en dépit de la puissance sempiternelle du mal c’est la beauté, les forces de l’esprit qui toujours l’emportent. Humaine ou surnaturelle, peu importe puisque nous ne le savons pas. Et le génial Baudelaire place lui-même la beauté artistique au seuil de cette interrogation agnostique ou déiste :

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité ! [3]

En tout cas, pour ancrer ma réflexion dans l’humain, le concret, la réalité de cette beauté qui finira par nous sauver des laideurs omniprésentes, je tiens à signaler une magnifique initiative :

Une initiative nationale pour démocratiser l’art, La Beauté Sauvera Le Monde, lancée en 2021 par Quentin Brière le maire de Saint-Dizier en Haute-Marne, en partenariat avec le Musée du Grand Palais, se déploie à l’échelle nationale. Près de 100 communes transforment leurs rues en galeries d’art en remplaçant les affichages publicitaires péniblement polluants par des reproductions en grandes dimensions de chefs-d’œuvre de la peinture. Quoi de plus approprié que de diffuser les arts hors des musées en les exposant temporairement dans l’espace public ? Abribus, chantiers, vitrines ou grilles de jardins deviennent autant de supports pour offrir à tous un accès à la culture.

10 mars 2025

[1] L’Idiot, Bibliothèque de La Pléiade 1953, Troisième partie, chapitre V, page 464.

[2] Blog d’un prêtre catholique, https://un-idiot-attentif.blogspot.com/2011/06/la-beaute-sauvera-le-monde.html

[3] Les Fleurs du mal – VI – Les Phares