Les éditions Poésie/Gallimard ont eu l’excellente idée d’éditer l’œuvre poétique complète de Forough Farrokhzad, car la précédente édition de 2017 aux Lettres Persanes était devenue introuvable en librairie. Lettres Persanes qui ont eu le mérite de publier également il y a quelques jours ses œuvres en prose
A point nommé, car l’écrivaine et cinéaste iranienne Forough Farrokhzad (1935-1967), fut un modèle et reste un exemple.
Le magnifique mouvement de révolte Femme / Vie / Liberté de début 2025, que le pouvoir noya dans le sang de dizaines de milliers de manifestants et en pendit les animatrices et animateurs, fut une résurgence lointaine mais puissante de l’éclair de révolte progressiste et féministe qu’elle exprima entre 1955 et 1965.
Progressiste, elle écrivit de nombreux articles en prose et réalisa des documentaires cinématographiques sur les aspects les plus sombres de la société, par exemple la manière dont on laissait pourrir les malades dans les léproseries.
Elle n’était pas dupe du dessein des islamistes réactionnaires concernant les femmes :
« J’apprenais à marcher dans les rues de Téhéran comme si elles m’avaient toujours appartenu et à mesure que je découvrais le plaisir d’observer le monde, je me rendais compte que les restrictions n’étaient pas simplement destinées à nous cacher, nous les filles, de la vue des autres, mais aussi à nous dissimuler l’ampleur du monde ».
Pour son féminisme, sa liberté amoureuse, sentimentale et sexuelle, elle fut vilipendée, haïe, insultée ; la garde de son jeune fils lui fut retirée. Mais elle écrivit de magnifiques poèmes d’amour.
Son audace d’écrire sur le plaisir physique, elle l’explique dans un texte autobiographique :
« Mon pays est de ceux où l’on estime qu’une femme est par nature pécheresse, où l’on affirme que les voix féminines ont le pouvoir de pousser les hommes à la luxure et les détourner tant des questions célestes que terrestres. Pourtant, feuilletant des revues et recueils de poésie, j’y trouve des hommes décrivant leurs amours et leurs maîtresses avec franchise et liberté consommées, décrivant sur tous les tons leurs désirs et supplications amoureuses et tous les états que l’amour leur provoque. Et les autres hommes les lisent en toute sérénité. Personne n’élève de protestation. »
Alors elle ose écrire sans pruderie, à l’égal de ces hommes :
« Une nuit, je frapperai à ta porte, ton cœur tremblera dans ta poitrine. La porte s’ouvrira et mon corps impatient glissera dans tes bras chauds. Dans ces instants d’ivresse, tu ne verras plus mon regard enfantin se disputant avec la pudeur. »
Il y a évidemment du Baudelaire au firmament de cette écrivaine ! Pour elle, l’écriture, la poésie, c’est non seulement la liberté, c’est la vie même :
« La poésie est pour moi une fenêtre, chaque fois que je vais vers elle, elle s’ouvre involontairement. La poésie est un moyen pour établir une relation avec l’existence, avec l’être au sens large du terme ».
Elle entrevoit clairement le chemin de l’avenir, qui pour libérer les hommes devra passer par l’émancipation des femmes :
« Ne scelle pas mes lèvres au cadenas du silence, car j’ai dans le cœur une histoire irracontée. Délivre mes pieds des fers qui les retiennent, car cette passion m’a bouleversée. Viens, homme, viens, égoïste, viens ouvrir les portes de la cage. Toute une vie, tu m’as voulue en prison. Dans le souffle de cet instant, enfin, délivre-moi. Je suis l’oiseau, cet oiseau qui depuis longtemps songe à prendre son envol. Mon chant s’est fait plainte dans ma poitrine serrée et dans les désirs, ma vie a reflué. »
Les milliers de vers des 350 pages du recueil de sa Poésie complète sont admirables et je ne me risquerai pas, ce serait insensé, à tenter d’en citer quelques-uns seulement pour prouver l’immensité de son talent, d’autant que la traduction toujours, hélas, atténue la puissance sonore des poésies étrangères.
Mais pour montrer la continuité entre sa révolte de 1965 et celle des jeunes de 2025, juste deux citations :
AU SEUIL D’UNE SAISON FROIDE (poème posthume)
Comment peut-on se réfugier dans les sourates des prophètes déchus ?
Nous nous retrouverons comme des morts d’il y a mille ans
Et le soleil jugera de la pourriture de nos cadavres
Ce monde ressemble à un nid de serpents
Ce monde résonne du son des pas de ceux qui t’embrassent abondamment
Tout en tressant dans leur esprit la corde avec laquelle ils veulent te pendre.
13 avril 2026

