Il m’arrive de plus en plus souvent, tare de mon âge ingrat, que refermant un livre, mais alors un grand livre, conséquent, magistral, captivant, j’en reste partagé entre deux opinions non exclusives mais conjointes :
- cette œuvre m’a éclairé sur des choses jusqu’alors méconnues ou mal perçues de mon entendement besogneux ;
- elle ne m’a rien appris véritablement au-delà d’un discours séduisant et d’un propos charmeur…
Ambiguïté, ambivalence de la littérature qui la rend évidemment indispensable pour minimiser le risque existentiel de mourir idiot (mais elle ne garantit pas non plus d’en être l’antidote absolu).
C’est que je reste, depuis l’aube de mon temps, à la fois convaincu :
- que la pensée écrite nous guide dans le néant somptueux, en le cartographiant et le fléchant, pour le parcourir aussi sûrement qu’il se peut et mieux qu’un GPS laconique ;
- que ce néant est dignement vide jusqu’au vertige dont la littérature et les autres arts nous distraient.
Et qu’après des milliers de pages tournées, des kilomètres de lignes parcourues, quelques décamètres de bouquins alignés sur mes étagères, je ne sais toujours rien d’essentiel de la vie, rien en tout cas du double mystère de son début (que je n’ai pas bien vécu) ni de sa fin (que je ne saurai pas).
Entre ces deux termes dérisoirement rapprochés (0,0000000000000001 année lumière au firmament de mes ancêtres) il n’est pas totalement vain de vouloir remplir ce court espace de songes et divertissements, de faire l’ange et la bête, de poser en philosophe et s’esclaffer en gamin.
Alors j’hésite, j’hésite, balançant sempiternellement, entre le vrai et le véniel, le profond et le dérisoire, l’admirable et le ridicule, l’agréable et le sérieux-chiant :
Entre Derrida et Nabila, entre Proust et sa madeleine, entre Saint Augustin et les câlins, entre l’aigle de Meaux et son brie, entre Stendhal et de futiles périples en Italie, entre Auguste Comte et Paolo Conte, entre la relecture des évangiles et le souvenir ému de coquines agiles…
1er février 2021




