2015 01 18 : Mesurer la réelle influence du FN

En soirée du samedi 17 janvier dans l’émission On n’est pas couché sur A2, Laurent Ruquier a longuement développé l’argumentation suivante :

Marine Le Pen, depuis que le FN aurait été évincé (selon elle) du rassemblement du dimanche 11 janvier, répète dans les médias qu’on a « ostracisé 25 % du peuple français », car son parti représenterait 25 % des Français

Laurent Ruquier explique, chiffres en main, « qu’aux Européennes de 2014, le FN a réalisé son meilleur score historique avec 24,85 %. Mais 24,85 % des suffrages exprimés, soit 4 712 461 voix sur 19 747 893 votants… Or sur 66 000 000 de Français, environ 51 500 000 sont en âge de voter, si bien que le FN ne représente que 9 % des Français. »

Et Aymeric Caron a approuvé : « J’adore votre démonstration, elle est formidable, c’est la vérité, je la cautionne totalement » ne pouvant évidemment s’empêcher au passage de verser dans le jargon anglo-saxon qui fait tellement plus mieux expert : « c’est du fact checking » rien que ça !

Je n’ai aucune sympathie pour le parti néofasciste, dois-je le rappeler ; mais on ne combat pas une formation politique détestable au moyen d’arguments faux. Or celui-ci est doublement erroné. Je n’avais pas été jusqu’alors impressionné par l’intelligence des Ruquier – Caron, ils viennent de me conforter dans mon sentiment.

Je m’en tiens pour ma part aux chiffres et à la méthodologie arithmétique et statistique. Et cela suffit à ruiner le propos de Ruquier ; en effet :

1° Prétendre qu’avec 4,7 millions de suffrages le FN obtient certes 25 % des 19,7 millions d’exprimés, mais seulement 9 % des 51,5 millions de Français, c’est implicitement postuler que les autres : 51,5 – 19,7 = 31,8 millions de non-votants n’auraient aucune sympathie pour le FN. C’est évidemment faux. On ne saura jamais, par construction, combien parmi ces non-votants auraient pu voter FN, mais rien ne permet d’affirmer qu’aucun ne l’aurait fait !

2° Puis Ruquier commet une erreur sur l’énoncé des suffrages :

Il dit, je le cite, qu’aux Européennes de 2014, « le FN a obtenu 4 712 461 voix sur 19 747 893 votants, soit 25 % des suffrages exprimés ». La phrase est boiteuse, il faudrait citer le total des suffrages exprimés et non celui des votants.

Car si vous divisiez 4 712 461 par 19 747 893, vous n’obtiendriez que 23,9 %. Divisé par 18 955 761 suffrages exprimés, là cela donne bien 24,86 %.

On dira que cette erreur est vénielle pour la suite du raisonnement. Soit.

3° Erreur, cette fois sur le recensement des Français :

Ruquier cite « 66 millions de Français, soit 51,5 en âge de voter. »

Or les derniers chiffres publiés par l’INSEE sont de 66 317 994 habitants en France, dont il faut déduire 14 782 241 mineurs et 5 355 200 étrangers majeurs, puis rajouter 963 000 Français majeurs établis hors de France ; on aboutit ainsi à 47 143 553 Français en âge de voter.

Mazette, 47,1 millions au lieu de 51,5 millions, là l’erreur n’est pas mince ! Si l’on adhère à la thèse de Ruquier, les 4,7 millions de voix Le Pen représentent non plus 9 % des Français mais 10 %.

Allons plus loin. Même si l’on accepte la thèse de Ruquier, retenir comme base de calcul le score du FN à une élection ou seulement 41 % des inscrits se sont exprimés est une autre faute de raisonnement. Si Ruquier veut évaluer le mieux possible le poids réel du FN dans l’opinion, qu’il utilise alors une base statistiquement plus fiable : un scrutin récent où la participation a été plus forte ; la présidentielle de 2012 où 78 % des inscrits s’exprimèrent. Et là, le parti néofasciste a recueilli 6,4 M de voix : cela ne représente plus 9 % ou 10 % des Français mais 13,6 %.

Enfin, selon une méthode statistique un peu moins catégorique mais plus objective, puisqu’à cette présidentielle de 2012, les 17,9 % de voix Le Pen en exprimés équivalaient à 13,6 % des électeurs potentiels, son poids parmi les Français se situe dans cette fourchette, soit une médiane de 15,8 %.

Il faut résolument combattre la doctrine nuisible des néofascistes, dévoiler ce qu’elle dissimule, riposter à ses vilenies, mais s’abstenir de toute argumentation médiocre ou fallacieuse qui ne fait que la renforcer.

18 janvier 2015