2021 02 01 : Stéphane Audeguy – Histoire du lion Personne

Un lion, c’est connu, ne parle pas, son langage en tout cas nous est indéchiffrable ; et pense-t-il seulement ? Ce roman répond à cette grave question. Mais je ne vais pas vous le divulgâcher, il vous faudra le lire.

Stéphane Audeguy quant à lui ne fait pas parler le lion Personne, il ne se met pas et ne nous met pas dans sa peau pour imaginer, élucubrer une pensée léonine et une idéation animale, puisque si elles existent la communauté, le genre, le peuple des non-humains se garde bien de nous les dévoiler et ne se commet pas à engager une quelconque relation intellectuelle avec notre espèce.

Ressentiment pour tout ce que nous leur avons fait ? Moi je pencherais pour un mépris pur et simple des êtres cruels que nous sommes ; et qu’ici le lion Personne singe ( ! ) la commisération silencieuse du taureau de Jacques Brel qui songeait à nos Waterloo et Verdun… D’autant que l’époque du récit l’imprègne d’une symbolique à savourer : on commence en France à enfermer le Roi des animaux tandis qu’on s’apprête à emprisonner le roi de notre espèce, avant de lui faire subir d’autres tours de dressage et de ménagerie…

Personne, c’est ainsi qu’il se nomme le lion et c’est bien trouvé : une personne en personne qui ne se réduit à aucune personne de notre humanité bancale, ne parle jamais aux humains dans ce roman, pas davantage que son fidèle ami Ulysse, un chien (moi aussi j’eus un chien qui portait ce nom-là, très intelligent et qui me parlait lorsque personne n’était présent…).

Vous suivrez le parcours de Personne du Sénégal colonial au Jardin des Plantes à la Révolution ; et vérifierez que la compagnie humaine ne vaut généralement rien de bon au genre animal, malgré quelques belles intentions de certains d’entre nous. Notamment le petit Yacine, orphelin lui aussi, qui recueille le lionceau ; et Jean-Gabriel Pelletan, fervent rousseauiste, alors directeur de la Compagnie Royale du Sénégal, qui fut adversaire de l’esclavage et défenseur de l’émancipation des fermiers noirs ; et encore Jean Dubois, naturaliste de progrès lui aussi, responsable de la Ménagerie de Versailles et qui à ce titre protègera Personne devenu captif en notre pays.

Ce livre est magnifiquement écrit et empreint d’une philosophie délicate, mais ceux qui avaient déjà lu les précédents ouvrages de Stéphane Audeguy n’en seront pas surpris.

1er février 2021