2026 02 11 : Nuremberg – film

Le scénario, fondé sur le livre du journaliste américain Jack El-Hai The Nazi and the Psychiatrist (2013), publié en France l’année suivante sous le titre Le Nazi et le Psychiatre – A la recherche des origines du mal absolu (éditions Les Arènes), mérite qu’on l’évoque de façon détaillée, car il explique toute la portée du film de James Vanderbilt qu’on pourrait qualifier de docu-fiction.

En 1945, les quatre grandes puissances venant de vaincre l’hitlérisme (URSS, USA, Royaume Uni et France) s’accordent pour engager le procès du nazisme, qui aura lieu à Nuremberg.

Vont comparaître une vingtaine des plus hauts responsables nazis ayant été capturés, dont le principal et le plus tristement célèbre est Hermann Göring (Russell Crowe).

Le tribunal en cours de constitution décide que les accusés seront interrogés et suivis par un psychiatre afin d’évaluer leur santé mentale : est désigné à cette fin un psychiatre militaire américain, Douglas Kelley (Rami Malek).

Kelley doit analyser la personnalité de la vingtaine d’inculpés ; mais très rapidement c’est le face-à-face avec Göring qui concentre son attention et constitue la trame du film. Car Göring et Kelley sont deux personnalités radicalement différentes et aux conceptions antithétiques.

Le criminel nazi s’efforce, avec une intelligence et une subtilité machiavéliennes, de faire croire qu’il fut le bras droit d’Hitler et son admirateur dévoué uniquement pour son nationaliste exalté, son projet politique voué à la grandeur de l’Allemagne et désireux d’effacer l’humiliation de la paix de Versailles imposée en 1919 par les politiciens.

Russell Crowe interprète avec tellement de finesse ce Göring intelligent, retors et manipulateur qu’on est presque porté, au fil des deux heures du film, d’y croire ; avec le renfort de son contexte familial, car il a l’habileté de convaincre Kelley d’apporter des lettres à son épouse Emmy Göring (Lotte Verbeek) et à leur jeune fille Edda (Fleur Bremmer) et donc Kelley rencontre deux personnes ravagées de peine et d’angoisse.

Göring explique aussi à Kelley que son prénom Hermann lui vient de son parrain Hermann von Epenstein, un Juif, preuve manifeste selon lui qu’il n’avait aucune haine des Juifs et qu’il fut totalement étranger à la mise en œuvre de la Solution finale dont il ignora l’existence.

Kelley, lui, nous apparaît comme un psychiatre, épris de justice et de vérité et qui veut remettre un rapport le plus objectif possible. Cependant il est amené à rencontrer d’autres personnages qui lui apportent des informations et des éléments de preuve sur le véritable comportement criminel et terrifiant de Göring.

Parvenu à ce point, Kelley se laisse décharger, avant l’ouverture du procès, de sa mission officielle de psychiatre des accusés. Cela lui permettra de préparer discrètement des éléments permettant de démasquer Göring.

Et effectivement, au long du procès, Göring se défend brillamment, avec là encore une aisance et un machiavélisme qui impressionnent l’auditoire, les journalistes présents et peut-être les juges. D’autant que le réquisitoire du juge américain Robert Jackson (Michael Shannon), pourtant expérimenté, est maladroit et que Göring en démontre aisément les incohérences. Heureusement les réquisitions complémentaires du Britannique David Maxwell-Fyfe (Richard E. Grant), soigneusement instruit par les documents que lui a remis Kelley (qui se considère délivré du secret médical), pulvérisent le jeu de rôle de Göring qui se laisse aller à hurler « Heil Hitler ».

Alors Göring et dix de ses comparses sont condamnés à mort. Göring se suicide au cyanure la nuit précédant son exécution.

Kelley, rentré au USA, ne cessera de mettre en garde contre la résurgence du fascisme, « le mal absolu », en expliquant à la radio que les criminels reviendront et qu’ils ne s’affubleront pas forcément de bottes, de chemises noires et de brassards. Mais ses auditeurs resteront incrédules car dans les années suivant la fin de la guerre, le mal absolu pour les occidentaux est devenu le communisme soviétique et chinois… Et Kelley ayant sombré dans l’alcool se suicidera en 1958.

J’ai lu nombre de critiques péremptoires et sévères du film : trop didactique, de pur style hollywoodien, académique, tapageur, reconstitution lourde et maladroite, les poncifs habituels, marvelisation du nazisme, évocation navrante , grand-guignol…

Mais ces « défauts » sont précisément les qualités qu’il fallait pour donner au film la puissance démonstrative et émotionnelle qui convenait. Je pense là aux générations qu’il faut convaincre et alerter, qui n’ont connu le fascisme que par les récits de leurs parents et leur grands-parents ; et à ceux qui, peu nombreux mais arrogants et agressifs, se pavanent de plus en plus en levant le bras, hurlant des slogans nazis, rêvent de faire revenir ici et ailleurs des régimes similaires… Avant que nos pays basculent.

Kelley, comme Hannah Arendt et Stanley Milgram, pensait que les criminels nazis étaient des gens comme les autres, incarnant la « banalité du mal ». D’autres pensaient et pensent encore que ces gens-là sont des psychopathes.

Peut-être, sans doute, plus ou moins les deux…

Mais en tout cas, pour nous et les générations suivantes, confrontés aux périls qui renaissent, il est plus responsable de considérer que la banalité du mal de ces personnes ordinaires doit être empêchée, combattue, éradiquée de la communauté universelle par des institutions, dispositions et éducations appropriées ; plutôt que se résigner fatalement, qu’on n’y peut rien, que ce sont d’inévitables psychopathes qui apparaissent çà et là sans préavis…

11 février 2026