C’était dans une époque disparue (1989-1999) où l’on ne nommait pas encore le directeur d’hôpital public « gestionnaire hospitalier », régression lexicale clairement significative de l’évolution que les hautes sphères entendaient infliger à sa fonction, à sa mission.
Or donc, en ces temps, j’avais embrassé cette fonction publique sur concours sélectif, non seulement pour « gérer », mais pour créer des équipes soignantes et des services médicaux, construire ou reconstruire des établissements, collaborer avec le monde soignant et médical, organiser la vie intérieure de l’hôpital pour le mieux-être du malade (en 2002 renommé patient par Kouchner qui ne se doutait sans doute pas combien de patience lui serait imposée plus tard, à ce patient, pour attendre interminablement, soit un rendez-vous programmé, soit un accueil aux « urgences »).
Ces missions, ces fonctions du directeur d’hôpital public étaient donc multiples, variées, enrichissantes et pour tout dire passionnantes.
Je ne m’attendais pourtant pas à devoir assurer un jour, au mitan de ma carrière, celle de forestier. Cependant, là où je fus nommé en 1989, à l’Hôpital de Taverny dans le Val d’Oise, le bâtiment à reconstruire était sis dans un parc de 8 hectares en lisière de la forêt de Montmorency.
Les diverses autorités qui avaient préparé cette modernisation hospitalière s’étaient préoccupées du financement, de la vocation et de l’architecture, mais pas du tout du parc, et encore moins de sa partie boisée, que je trouvai dans un état d’abandon attristant.
Or ce parc était pourtant remarquable : son aménagement arboré comme relais de chasse remonte à Henri IV ; un magnifique platane hybride planté vers 1700 est l’un des plus anciens arbres d’Ile-de-France (avec le robinier du square René Viviani à Paris).
Le domaine avec son petit château fut longtemps propriété de nobles rentiers ou de conseillers d’Etat avant d’être revendu en fin de XIXe siècle à une riche Française, Eugénie de Bassano, épouse d’un Anglais, Lord Ashburton. Puis en 1920 le Département de la Seine en fit l’acquisition (avec le concours financier d’une œuvre charitable des USA, l’OMAC, dont l’administratrice était l’écrivaine Edith Wharton) pour y aménager un sanatorium pour femmes, la tuberculose étant le fléau de l’époque.
Par la suite, le domaine (bâtiments hospitaliers et parc) ne fut pas entretenu ; la tuberculose ayant heureusement régressé, dans les années 70-80 il devint pratiquement un hospice, donc hébergeant des personnes âgées ou des malades incurables. Un programme de reconstruction et de reconversion en centre de réadaptation cardio-respiratoire fut enfin engagé au début des années 1980.
A ma prise de poste je fus donc en charge du chantier de construction du nouvel hôpital ; mais je compris rapidement que je devais me soucier et consacrer une part de mes efforts (et du financement disponible) à la réhabilitation du parc et de ses arbres. Chaque jour alors, je lisais quelques pages du magnifique livre de poésie en prose de François Solesmes Eloge de l’arbre [1]. Et pas des manuels ou traités techniques forestiers, car on ne s’improvise évidemment pas spécialiste de cette discipline complexe ! Je fis sagement appel aux avis et concours de personnes et services compétents : direction départementale de l’agriculture et de la forêt, Office national des forêts, et une architecte paysagiste.
Pour engager ce travail à la base (à la racine oserais-je dire) il me fallut commencer par le moins visible, sinon le moins onéreux : restaurer le réseau de collecte des eaux pluviales dans son état d’origine pour éviter tant les ruissellements dévastateurs que les zones non humidifiées. Elaguer soigneusement les arbres en taille douce. Supprimer les arbres surnuméraires (car des arbres trop serrés se fragilisent en croissant trop vite vers le haut à la recherche de la lumière). Supprimer les arbres malades ou en fin de vie.
Puis enfin replanter ou soigner des espèces d’arbres en revenant au dessein des créateurs initiaux, prolongé au XIXe siècle par la plantation d’essences remarquables : cèdre du Liban et cèdre pleureur, érable de Montpellier, sequoias, hêtre pourpre, araucarias « désespoir des singes », pin laricio, liquidambars, ginkgos bilobas ; recréer une vigne ; restaurer une large part des surfaces non boisées en prairie de quasi-libre évolution biodiversifiée en remplacement des pelouses gazonnées créées dans les années 1930, écologiquement stériles et bruyantes à chaque tonte hebdomadaire…
Et cela fut passionnant.
Mais non gratifiant quant aux ambitions de carrière, si j’en avais éprouvé. Car la DDASS puis l’ARS, administrations de tutelle [2] ne voyaient là qu’une préoccupation et une dépense superflues.
Ce fut l’aspect le plus désagréable de mes fonctions, non certes eu égard à la personnalité des fonctionnaires d’Etat tuteurs (j’eus d’excellentes relations avec nombre d’entre eux, même parfois amicales), mais du rôle inepte qu’on leur faisait et fait encore jouer : contrôler et évaluer les opérateurs de terrains (non seulement surveiller le respect de la légalité de leurs actes mais juger arbitrairement de leur opportunité) ; alors qu’eux, ces tuteurs, n’ont jamais été sur le terrain et n’en connaissent qu’en théorie les subtilités et complexités.
Les arbres, eux au moins, le terrain ils connaissent, s’y enracinent, s’en nourrissent, l’enrichissent, le respectent, et c’est sans doute pour cela qu’ils montent presque jusqu’au ciel…
22 mai 2014
[1] François Solesmes, Eloge de l’arbre, éditions encre marine 1995.
[2] Détestable mot pour une détestable chose : les hôpitaux et hospices jusqu’en 1998, comme les communes, départements et régions jusqu’en 1981, furent soumis à ce régime de surveillance tatillonne, leurs décisions et actes ne pouvant prendre effet qu’après approbation par l’autorité de tutelle préfectorale ; des collectivités publiques considérées donc comme des incapables majeurs !

Taverny Hôpital Le Parc tableau de René Cassel

Taverny Hôpital Le Parc tableau de René Cassel

Taverny Hôpital Le Parc tableau de René Cassel

François Solesmes
