2019 09 21 : La France, terre d’asile… homéopathique

Le Président Macron s’est engagé, comme hélas l’un de ses prédécesseurs, dans une danse du ventre pour séduire les électeurs du parti néofasciste. Voici donc qu’il déclare, dans des termes soigneusement choisis, qu’il va réviser et limiter la politique d’accueil des migrants, pourtant déjà très restrictive…

Mais M. l’ex-associé-gérant de la Banque Rothschild & Cie n’en parle pas à la manière agitée et clivante d’un Sarkozy ; il nous dit cela avec une componction jésuitique, une modération balladurienne, une apparente objectivité détachée, qui rappellera à ceux d’entre vous qui l’ont subie la petite séance d’humiliation de votre petit banquier répondant courtoisement mais négativement à votre demande de prêt ou de découvert « qu’il vous comprend, qu’il vous estime, qu’il aurait bien voulu, qu’il est avec vous… mais que votre profil, vos ratios, vos paramètres objectifs ne rentrent pas dans les conditions imposées ».

Banquier un jour, banquier toujours !

Et comme il cherche à nous donner mauvaise conscience pour nous détourner de l’indignation et de la révolte, il rajoute une couche de l’infecte morale des possédants, qui eux vivent dans leurs bunkers entourés de gardes du corps : « En prétendant être humaniste, on est parfois trop laxiste. L’immigration, les bourgeois n’ont pas de problème avec cela : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec. »

M. l’associé-gérant, je ne sais si je suis bourgeois, mais je vis au milieu des classes populaires, dans un commune où immigrés et français d’origines diverses coexistent. J’y vois des réfugiés deux ou trois fois par semaine, puisque vous les faites chasser de Paris, Ville lumière, pour ne pas incommoder vos amis les bourgeois (les vrais, pas les petits-bourgeois que vous fustigez).

Je ne vais pas me lancer dans une diatribe, mais vous répondre par un poème, celui d’une poétesse somalienne, Warsan Shire. Née en 1988, plus jeune que vous, donc, M. le jeune Président que le monde nous envie… Plus jeune, et plus lucide, et plus sage que vous, M. l’associé-gérant :

***

Personne ne quitte sa maison à moins
Que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin
Tu ne cours vers la frontière
Que lorsque toute la ville court également
Avec tes voisins qui courent plus vite que toi

Le garçon avec qui tu es allée à l’école
Qui t’a embrassée, éblouie, une fois derrière la vieille usine
Porte une arme plus grande que son corps
Tu pars de chez toi
Quand ta maison ne te permet plus de rester.

Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas
Du feu sous tes pieds
Du sang chaud dans ton ventre
C’est quelque chose que tu n’aurais jamais pensé faire
Jusqu’à ce que la lame ne soit
Sur ton cou
Et même alors tu portes encore l’hymne national
Dans ta voix
Quand tu déchires ton passeport dans les toilettes d’un aéroport
En sanglotant à chaque bouchée de papier
Pour bien comprendre que tu ne reviendras jamais en arrière

Il faut que tu comprennes
Que personne ne pousse ses enfants sur un bateau
A moins que l’eau ne soit plus sûre que la terre-ferme
Personne ne se brûle le bout des doigts
Sous des trains
Entre des wagons
Personne ne passe des jours et des nuits dans l’estomac d’un camion
En se nourrissant de papier-journal à moins que les kilomètres parcourus
Soient plus qu’un voyage
Personne ne rampe sous un grillage
Personne ne veut être battu
Pris en pitié

Personne ne choisit les camps de réfugiés
Ou la prison
Parce que la prison est plus sûre
Qu’une ville en feu
Et qu’un maton
Dans la nuit
Vaut mieux que toute une cargaison
D’hommes qui ressemblent à ton père
Personne ne vivrait ça
Personne ne le supporterait
Personne n’a la peau assez tannée

Rentrez chez vous
Les noirs
Les réfugiés
Les sales immigrés
Les demandeurs d’asile
Qui sucent le sang de notre pays
Ils sentent bizarre
Sauvages
Ils ont fait n’importe quoi chez eux et maintenant
Ils veulent faire pareil ici
Comment les mots
Les sales regards
Peuvent te glisser sur le dos
Peut-être parce leur souffle est plus doux
Qu’un membre arraché
Ou parce que ces mots sont plus tendres
Que quatorze hommes entre
Tes jambes
Ou ces insultes sont plus faciles
A digérer
Qu’un os
Que ton corps d’enfant
En miettes

Je veux rentrer chez moi
Mais ma maison est comme la gueule d’un requin
Ma maison, c’est le baril d’un pistolet
Et personne ne quitte sa maison
A moins que ta maison ne te chasse vers le rivage
A moins que ta maison ne dise
A tes jambes de courir plus vite
De laisser tes habits derrière toi
De ramper à travers le désert
De traverser les océans
Noyé
Sauvé
Avoir faim
Mendier
Oublier sa fierté
Ta survie est plus importante

Personne ne quitte sa maison jusqu’à ce que ta maison soit cette petite voix dans ton oreille
Qui te dit
Pars
Pars d’ici tout de suite
Je ne sais pas ce que je suis devenue
Mais je sais que n’importe où
Ce sera plus sûr qu’ici.

21 septembre 2019