2017 09 04 : Avec le temps, les écrivains… 5 Curzio Malaparte

Cet été, je me suis dit « je vais relire les romanciers italiens que j’ai aimé dans ma jeunesse et n’ai jamais refréquenté depuis ». Pas par nostalgie nunuche mais par curiosité, pour voir comment mon opinion a évolué.

Car si nous pouvons jauger assez lucidement la transformation objective de notre physionomie ou de notre condition physique, il est cependant difficile de mesurer le changement de nos opinions du fait que la réminiscence de nos conceptions originelles a elle aussi vieilli.

Curzio Malaparte, le sulfureux

Pouvais-je ne pas choisir Kaputt ? Non puisque c’était le seul livre de Malaparte que j’avais lu. Si je n’avais lu que ce bouquin, bien qu’’il ne m’ait pas déplu, c’est parce que, je m’en souviens nettement, j’en étais venu à éprouver une forte prévention contre l’auteur.

Pourquoi donc ? Je me remémore que dans les années 60 il avait mauvaise presse et je dis « presse » au sens premier car j’avais alors lu plusieurs articles dans des journaux progressistes ou de gauche (je me souviens en particulier d’un papier dans le Nouvel Observateur) qui abordaient Malaparte narines froncées avec de longues pincettes.

C’est qu’il avait été membre du parti fasciste, longtemps laudateur de Mussolini et même plusieurs années l’un de ses ambassadeurs officieux. Et l’on ajoutait, pour souligner son opportunisme, qu’ensuite au début des années 50 il avait sollicité son admission au PCI mais avait été à juste titre refusé car il ne présentait pas les garanties d’orthodoxie conforme…

Je considérais donc que derrière un style flamboyant et un talent romanesque de première grandeur, il y avait un esprit retors, une sorte de Céline, quoi !

Alors je dois avouer que cette relecture de Kaputt me fait reconsidérer Malaparte et percevoir combien j’avais pu être idiot et suiviste dans mon antipathie.

On reproche à Malaparte de céder parfois à des facilités d’emphase ou à des mises en scène affectées, de s’abandonner à un style déclamatoire. C’est vrai. Mais sa phrase quelquefois grandiloquente doit être évaluée et jugée en la replaçant dans le contexte d’épouvantables cruautés, l’affreux théâtre de perversions aux multiples personnages maléfiques où se déroule son récit, cette abominable période de la Deuxième Guerre.

On reproche encore à Malaparte de n’avoir pas eu de convictions politiques fermes et constantes, oscillant du patriotisme à l’internationalisme, du fascisme au communisme en passant par le catholicisme. C’est vrai ; sauf qu’un examen minutieux et honnête de ses déclarations souvent lapidaires montre qu’il prenait dans chacune de ces écoles de pensée ce qu’il croyait bon et n’adhérait pas, esprit libre, à l’ensemble de la doctrine qu’il jugeait asservissante.

On dira éclectisme étroit ; peut-être, mais au service d’une lucidité qu’on aurait aimé trouver chez certaines gloires littéraires de sa génération, Sartre par exemple (que j’estime cependant à d’autres égards) qui livra des sentences aussi creuses que fausses (« tout anti-communiste est un chien ») et attendit la Libération au Café de Flore… tandis que Malaparte, clairvoyant ou non, paya de sa personne en venant à 16 ans en 1914 combattre comme volontaire dans l’armée française.

Et ce procès pour fascisme qui lui fut intenté, quelle blague ! Oui, il appartint au parti mussolinien de 1923 à 1929 ; oui, il fut utilisé dans diverses emplois diplomatiques ou journalistiques. Mais s’il crut un temps au caractère révolutionnaire du fascisme il ne cessa d’avoir des bisbilles avec les mussoliniens et bientôt des ennuis. Il fut mis en résidence surveillée, chassé de son poste de rédacteur en chef de La Stampa et finit la guerre dans la Résistance italienne. Dès 1946 il s’opposa avec clairvoyance aux compromissions parlementaires qui, sous couvert de la Démocratie chrétienne obéissant à la baguette américaine, visaient non seulement à contenir le péril communiste mais à affaiblir la résistance sociale afin que les affaires et la finance reprennent tous leurs droits.

Tout est-il véridique quant aux situations que nous rapporte Malaparte dans Kaputt ? Notamment celles où il se dépeint en ironiste amer donnant une répartie parfois cinglante à des dignitaires nazis prétentieux et infâmes ? Peut-être se donne-t-il le beau rôle, sans doute exagère-t-il ses poses avantageuses… mais quels Italiens se refusent à cette gourmandise ? C’est d’ailleurs pour cela qu’ils adorent venir en France suivre les leçons du coq gaulois.

In fine, le puissant talent de Malaparte nous restitue bien plus que d’autres récits ou documents l’horreur glacée des crimes fascistes dans cette Europe dévastée et les bases psychologiques ténébreuses de leur perversité. C’est là que réside l’immense intérêt et l’irremplaçable utilité de Kaputt.

Je pourrais citer des dizaines de tableaux qui sont des leçons à méditer, dont certains d’ailleurs sont devenus célèbres : • les prisonniers russes tués et gelés debout pour servir de poteaux indicateurs • l’officier roumain qui se vante d’être plus humain que les Allemands car il ne massacre que les Juifs et pas les paysans russes • l’inoubliable fresque dantesque des chevaux morts du lac Ladoga • la dissertation immonde au coin du feu du Gouverneur de Pologne Franck sur l’origine historique des pogroms • le Sonderführer qui dans un village russe demande aux hommes sachant lire de sortir du rang puis les fait fusiller « car ce sont les plus dangereux » • le panier d’huîtres du « brave » Ante Pavelic • les petites Juives du bordel de Soroca • le dialogue entre Mussolini et l’ambassadeur Lord Perth.

Si relisant cela on doute encore de Malaparte, de son talent, de sa haine du fascisme et du nazisme, que puis-je dire de plus ?

On le considère comme un opportuniste, mais qui d’autre avant lui dénonça les pogroms nazis alors que les Alliés taisaient la solution finale ? Peut-on soutenir que son opposition au fascisme aurait été une posture ? Qu’il ne risqua pas sa peau en dénonçant comme il le fit le nazisme tout en étant correspondant de presse au cœur du Reich en guerre ?

Au-delà, je ne veux pas davantage juger l’homme, ni ses accès de mégalomanie, ni sa supposée dissimulation de son homosexualité : tant d’autres écrivains sont faits de ce même matériau ; c’est apprécier le littérateur et tirer profit de son œuvre qui m’importe.

A cette deuxième lecture, il me vint une impression, totalement absente lors de la première cinquante ans plus tôt : à la différence d’autres ouvrages que j’évoque ici, Kaputt n’est pas un roman, mais un récit où l’auteur apparaît. Et je suis frappé de voir que jamais Malaparte n’y étale ses propres sentiments, ses sensations, ses émotions… ce en quoi il n’est décidément pas un homme de l’époque présente !

Il est trop hautain pour se livrer mais tout le livre n’a évidemment qu’un but, personne ne peut le contester : nous faire ressentir l’horreur de la barbarie fasciste, sa vulgarité, sa violence bestiale. A aucun moment on n’y voit les larmes ni la colère de Malaparte, elles sont tacites et d’autant plus concluantes pour la morale qu’il tire de ces années épouvantables.

4 septembre 2017