2017 05 22 : La musique adoucit-elle les mœurs ?

La musique adoucit les mœurs ? Pour réfuter l’affirmation, on cite souvent, presque automatiquement, ces chefs de camps d’extermination nazis qui, au soir d’une journée de travail épuisante mais gratifiante s’ils avaient atteint les objectifs numériques fixés par Heydrich, se détendaient à la maison dans leur fauteuil en écoutant des cantates de Bach ou des lieder de Schubert.

On évoque aussi ce brave Iossif Vissarionovitch Djougachvili, pseudonymisé Staline, et plus respectueusement encore Père des peuples ; lequel, au terme de longues nuits de labeur consacrées à lire, vérifier puis signer d’interminables listes de condamnations à mort, trouvait la paix de l’âme à écouter son air préféré, l’adagio du concerto pour piano nº 23 de Mozart, exemple miraculeux de douceur et de grâce.

Mozart – cto piano n°23 la K488 2. Adagio – Brendel Marriner

Mais à la réflexion, je considère que ces contre-preuves fameuses n’invalident pas le proverbe la musique adoucit les mœurs. Car il s’agissait à l’évidence d’épouvantables psychopathes ou d’esprits totalement déséquilibrés par le pouvoir total. Donc des cas hors norme.

Or il s’agit de savoir quelle est l’influence de la musique sur la personnalité et le caractère d’un être humain à peu près ordinaire (enfin disons, comme vous et moi…).

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Je relisais récemment La sonate à Kreutzer de Tolstoï [1]. Vers 1889 il fut fasciné par l’écoute de cette sonate pour violon et piano de Beethoven : « Ah quelle chose terrible que cette sonate » écrit-il.

Dans cette nouvelle, un personnage, Pozdnychev, homme rongé par la jalousie, est rendu fou par le lien émotionnel et affectif qui unit son épouse Vassia, pianiste, et le violoniste Troukhatchevski, qui semblent extasiés lorsqu’ils interprètent la sonate : il finira par tuer Vassia qu’il soupçonne d’adultère.

Beethoven – son violon op47 Kreutzer Adagio sostenuto – Menuhin Kempff.

A l’inverse, chez Proust [2] la musique idéalise l’amour. La sonate en fa dièze de Vinteuil (fictive, Vinteuil n’a jamais existé) provoque chez Swann un amour absolu pour Odette. Une petite phrase répétitive de cinq notes va devenir « l’air national de leur amour ». (Proust avait confié que plusieurs œuvres réelles lui avaient inspiré cette sonate : la sonate pour violon et piano n° 1 de Saint-Saëns, l’Enchantement du Vendredi-Saint de Wagner, la ballade Op. 19 de Fauré et la sonate en la majeur pour violon et piano de Franck).

Là, nous sommes en face de personnages de la vie courante confrontés à l’influence de la musique… sauf que Tolstoï et Proust la montrent agir en sens rigoureusement contraires !

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Alors, que disent les philosophes de l’axiome ou postulat la musique adoucit les mœurs ? Eh bien, cette idée d’apparence simple ouvre sur une réflexion complexe.

D’abord, on pourrait comprendre que la musique adoucit les mœurs au sens ancien d’amollir.

Il paraît que c’est ainsi que Platon le concevait [3].

Pour lui, la musique est utile pour l’éveil des enfants, rien que pour cela ; ensuite c’est la philosophie qui structure l’homme, stimule la bonne santé, la vigueur du mâle et du guerrier…

Sentiment partagé par Pythagore.

Aristote, lui, reprend la formule [4] dans un sens clairement positif : la musique purifie les âmes. Mais déjà, tiens donc ! le père de la philosophie pour 20 siècles, plus de 2 000 ans avant le vocable de « musique de variétés », insiste sur la distinction nécessaire entre deux musiques : l’une vulgaire pour les esclaves, les prostituées et les bistrots où le bas peuple se délasse après le travail ; l’autre noble pour les hommes libres, les poètes, les politiques, les administrateurs, les scientifiques et bien sûr les philosophes…

Saint Augustin consacre carrément un Traité à la musique [5]. Il la relie à la théologie et à l’idée d’amour, de l’amour de Dieu.

Il ne sera suivi par l’Eglise que dans un sens totalitaire : longtemps, seule fut admise la musique sacrée, quant à la musique profane elle était dangereuse, perverse, excitait les sens.

Les religions ont presque toutes eu leur période intégriste d’où la musique était bannie (sans même parler des illuminés se réclamant de l’Islam, qui interdisent la musique sous peine de mort…)

Erasme a critiqué les novations musicales de son temps, mais c’était par conformisme naïf, à tel titre que l’immense Jordi Savall lui a consacré en 2012 un superbe coffret de six CD [6]

René Descartes, curieusement, semble procéder [7] à une analyse presque dialectique (bien avant donc que le mot et le concept n’entrent dans la philosophie occidentale !).

En effet, s’il part de l’idée que « la fin de la musique est de plaire et d’exciter en nous diverses passions », il en conclut que la musique constitue le plus haut degré de la sagesse dans la mesure où elle agit sur l’âme par l’entremise des sens, réalisant donc l’union de l’âme et du corps.

Jean-Jacques Rousseau fut, on l’a oublié, un compositeur influent en son temps. Il exprimera abondamment ses goûts et préférences quant aux écoles musicales d’alors. Cependant il ne prendra pas position sur la question que nous évoquons et livrera une définition en forme de lapalissade : « La musique est l’art d’accommoder les sons de manière agréable à l’oreille » (Encyclopédie, 1776).

Avec les temps de la science expérimentale et rationnelle, vient un début d’approche strictement médicale : en 1729 un médecin anglais, Richard Brown, aborde les effets mécaniques du chant sur le corps humain (Medicina musica).

Au XIXe siècle c’est la guerre des préséances et hiérarchies intellectuelles et culturelles :

Friedrich Hegel [8] juge que la musique, comme l’art en général, n’est qu’un balbutiement dépassé « qui ne donne plus cette satisfaction des besoins spirituels que des peuples et des temps révolus cherchaient et ne trouvaient qu’en lui. L’art a perdu pour nous sa vérité et sa vie ». L’Esprit absolu trouvera son accomplissement dans la religion et, par-dessus tout… dans la philosophie.

Ludwig van Beethoven, on s’en doute campe sur la position inverse : « La musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie. »

Arthur Schopenhauer l’applaudit [9] : pour lui la musique est le plus important des arts, elle est « d’emblée métaphysique, plus capable de faire saisir l’Être que n’importe quelle philosophie ou science usant de concepts. »

« La musique touche immédiatement le cœur, car elle est la véritable langue universelle, partout comprise. »

Friedrich Nietzsche [10] est lui aussi un passionné de musique (d’ailleurs il compose un peu) et déclare que « la musique offre aux passions le moyen de jouir d´elles-mêmes »« Sans musique la vie serait une erreur ».

Au XXe siècle, Théodor Adorno ? J’ai eu l’occasion de me moquer de celui qui détestait le jazz « musique légère, pseudo-démocratique, fasciste » comme les variétés forcément « vociférantes » et qui soutenait en 1935 que « le public de Mahler est vacciné contre la propagande antisémite » [11].

Jean-Paul Sartre quant à lui a un rapport… intellectualisé à la musique : né dans une famille de musiciens, ayant longtemps pratiqué quotidiennement le piano, il semble qu’elle ne l’émeut pas, qu’elle ne le fait pas vibrer, que simplement « la musique nous donne une possibilité de capter le monde tel qu’il fut à un moment donné, sans objet, sans récit, par une harmonie qui l’engendre et qui le donne authentiquement. Le compositeur a saisi le monde en y vivant et il l’a transposé spontanément dans l’œuvre qu’il a créée » [12]

Plus près de nous, Vladimir Jankélévitch fut un passionné de musique au point de lui consacrer une douzaine de livres. « La musique, à la différence du langage, n’est pas entravée par la communication du sens préexistant qui déjà leste les mots ; aussi peut-elle … toucher directement le corps et le bouleverser, provoquer la danse et le chant, arracher magiquement l’homme à lui-même. Les plis et replis du souci s’effacent d’un seul coup dès que chantent les premières mesures de la sonate ou de la symphonie [13]. »

Et ce cher Emil Cioran, complètement désabusé mais pas trop ?

On lui doit parmi d’autres syllogismes lapidaires cette formule assassine pour la théologie [14] :

« S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. »

George Steiner énonce que « la musique possède une valeur non seulement métaphysique mais aussi transcendantale : lorsque l’on observe une continuité dans une mélodie, c’est un phénomène unique, un langage sans équivalent, merveilleux et intraduisible. Est-il possible de traduire en français ou en allemand une symphonie de Mahler ou de Beethoven ? La musique échappe donc à toute forme de discours. »

Il livrera opportunément, en janvier 2003 à la Cité de la musique une leçon magistrale intitulée Platon : L’aube d’un désaccord entre philosophie et musique.

Alain Badiou rappelle souvent l’importance de la musique pour lui « c’est un face à face avec moi-même, c’est une sorte de prologue ou de préliminaire à l’activité de penser » [15]

Parmi sa surabondante production, il publiera en 2013 Cinq leçons sur le cas Wagner.

Contemporain, le neurologue et musicien Mouloud Ounoughene [16] nous livre son observation clinique : « Stimulante ou sédative, la musique agit sur les processus physiologiques de l´homme, à savoir la tension artérielle, la fréquence respiratoire, la fréquence cardiaque et les rythmes du cerveau…. Certaines musiques de Mozart ou les nocturnes de Chopin facilitent le sommeil. ».

Aujourd’hui, dans de très nombreux hôpitaux et institutions sociales et médico-sociales, on organise et propose des activités de musicothérapie…

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Mais on doit regarder certaines réalités en face : la musique n’adoucit pas les mœurs dans le monde des brutes.

Il y a les brutes subies et plus ou moins tolérées : combien de bagarres dans les bals d’antan, dans les boîtes d’aujourd’hui ? Combien de dérives dans certains festivals de musique ?

Il y a les brutes nécessaires aux Etats et organisées en troupes : les armées sonnent la charge en musique, massacrent en musique, souvent les chants guerriers sont des horreurs. Nous avons tous en mémoire la musique omniprésente dans le film de guerre Apocalypse Now de Coppola, jusqu’au paroxysme épouvantable de l’attaque des hélicoptères au son de la Chevauchée des Walkyries de Wagner…

Il y a des brutes… même parmi les mélomanes : combien de disputes, de huées, de crachats voire de rixes lors de polémiques musicales célèbres : la Querelle des Bouffons au XVIIIe siècle, le nationalisme exacerbé qui pousse au début du XXe le Français Debussy à mépriser les Allemands Wagner et Mahler, ou le scandale suscité à Paris par le Sacre du printemps de Stravinsky.

Alors ? Pour rester modeste et ne pas m’aventurer dans des spéculations sophistiquées ni m’engager dans un travail de musicologie-psychologie-psychiatrie-philosophie pour lequel je n’ai pas même une seule des quatre compétences requises, je resterai sur l’idée que :

La musique accompagne les mœurs… pour le meilleur comme pour le pire.

23 mai 2017

[1] Bibliothèque de la Pléiade, Tolstoï – Souvenirs et récits, p. 1061-1162

[2] Gallimard Quarto, Proust – A la recherche du temps perdu – Un amour de Swann, notamment p. 170 et 279)

[3] Bibliothèque de la Pléiade, Platon – Œuvres complètes I – La République, III, p. 951

[4] Flammarion, Aristote – Œuvres complètes – Politiques VIII, p. 2528

[5] Bibliothèque de la Pléiade, Saint Augustin – Œuvres I – La Musique

[6] Erasmus van Rotterdam. Éloge de la folie, Alia Vox

[7] PUF Epiméthée – Abrégé de musique – Compendium musicae

[8] Le Livre de poche, Classiques de la philosophie, Hegel – Esthétique I

[9] PUF Quadrige, Schopenhauer – Le monde comme volonté et comme représentation, livre III, chapitre 52, p. 327

[10] Robert Laffont Bouquins – Nietzsche œuvres ** – Le Crépuscule des idoles, Maximes et pointes, § 33, p. 953

[11] Payot, Theodor W. Adorno – Beaux passages – Ecouter la musique

[12] Journal Le Monde, 28 juillet 1977

[13] Gallimard, Folio essais, Béatrice Berlowitz & Vladimir Jankélévitch – Quelque part dans l’inachevé

[14] Bibliothèque de la Pléiade, Cioran – Œuvres – Syllogismes de l’amertume – Sur la musique, p. 240

[15] https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs

[16] http://www.lexpressiondz.com/culture/78023