2015 07 18 : A part peut-être Madame Merkel…

Angela Merkel

Angela Merkel

Il y a encore quelques semaines l’opinion publique française était très favorable à Mme Merkel.

Nos concitoyens, en dépit d’une jalousie recuite face au miracle économique allemand, mais mis en condition d’admiration par les médias dominants pour sa capacité à faire passer des réformes, trouvaient à la chancelière la vertu que nos trois derniers présidents n’affichaient pas : le dessein et la volonté politiques de long terme.

Wolfgang Schäuble

Wolfgang Schäuble

En somme, un symbole, pour certaines féministes, de ce que concrétise leur genre en politique : calme, solidité, détermination, sens du consensus et de l’apaisement.

Tout l’opposé donc de feu Miss Maggie Thatcher, ne serait-ce que par les rondeurs [1].

Martin Schulz

Martin Schulz

Et patatras cette popularité s’est érodée en quelques jours.

A cause de l’attitude de Mme Merkel [2] dans l’affaire grecque, où chacun a compris que l’Allemande était, face aux souffrances de ce peuple, la gardienne d’une inflexibilité dictée uniquement par la froide logique financière, les autres responsables européens n’ayant joué que les utilités : clown blanc, auguste, contre-pitre, Monsieur Loyal, modérateur, conciliateur, good cop… et tout ce que l’on imagina pour habiller de bons sentiments cette dallasserie impitoyable.

Manfred Weber

Manfred Weber

Mais cela visiblement n’a pas suffi à enfumer totalement l’opinion publique, jamais aussi manipulable qu’on le souhaiterait.

Certes, les historiens nous diront plus tard les rôles exacts qu’ont tenu, ou tenté de tenir, dans un admirable élan de charité chrétienne envers la Grèce :

Le président François Hollande [3],

le président du Parlement européen Martin Schulz [4],

les présidents à ce Parlement des groupes PPE Manfred Weber [5] et ALDE Guy Verhofstadt [6],

le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker [7],

Donald Tusk

Donald Tusk

le président de la BCE Mario Draghi [8],

le président de l’Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem [9],

la directrice générale du FMI Christine Lagarde [10],

le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble [11]le président du Conseil européen Donald Tusk [12] et j’en oublie sans doute.

Guy Verhofstadt

Guy Verhofstadt

Pourtant, pourtant, ce qui fait dégringoler Mme Merkel dans les sondages ces derniers jours, c’est un évènement de bien moindre importance, sinon symbolique : le 15 juillet, invitée à débattre avec des élèves d’un lycée de Rostock, elle est questionnée par une jeune palestinienne dont la famille réfugiée depuis quatre ans en Allemagne est menacée d’expulsion. Mme Merkel répond que l’Allemagne, la pauvre Allemagne, ne peut accueillir toute la misère du monde.

Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker

La jeune fille se met à pleurer. Mme Merkel feint de croire qu’il s’agit du stress du direct à la télé et s’avance souriante vers la jeune fille, lui caresse maternellement l’épaule et lui dit : « Mais tu t’en es très bien tirée ».

Le présentateur du débat ne peut s’empêcher d’une réaction interloquée : « Je ne crois pas, Mme la Chancelière, qu’il s’agisse de bien s’en tirer là ici, mais de sa situation très pesante… »

Mme Merkel  lui coupe la parole pour une nouvelle tirade de langue de bois…

Christine Lagarde

Christine Lagarde

Cette séquence émotion et la froideur affichée par la Chancelière ont déclenché une vague d’indignation sur les réseaux sociaux sous le hashtag #merkelstreichelt (Merkel caresse).

Les quotidiens une semaine auparavant intraitables avec la Grèce : Süddeutsche Zeitung, Frankfurter Allgemeine Zeitung et Der Spiegel s’émeuvent..

Mario Draghi

Mario Draghi

Ainsi donc, dans une crise d’importance mondiale, la rigueur inébranlable de Mme Merkel face au sort du peuple grec lui vaut toute l’indulgence des financiers, des rentiers, des possédants, et de ceux qui font l’opinion à travers leurs organes de presse.

Elle peut donc rester inflexible sans grand dommage politique.

Tandis que sur un fait divers individuel, mais émouvant comme on les aime, Mme Merkel est clouée au pilori et la chancelière inflexible commence à reculer depuis 24 heures.

Jeroen Dijsselbloem

Jeroen Dijsselbloem

Pourtant, sur cette question des réfugiés, l’Allemagne est moins critiquable que d’autres : sur les milliers de réfugiés ayant frappé à la porte de l’Europe depuis le 1er janvier, l’Allemagne en accepte 12 000, sensiblement plus que la France (9 000) [13].

Ceci en dit long sur l’état du système médiatique et ses effets boomerang pour ceux qui l’ont élaboré.

18 juillet 2015

[1] Comme si l’amabilité était proportionnelle à l’IMC…

[2] Fille de Horst Kasner, pasteur ; elle effectue sa Confirmation en 1967 en l’église évangélique de Templin

[3] Socialiste français ; ancien magistrat à la Cour des comptes ; il a reçu une éducation religieuse catholique.

[4] Socialiste allemand ; il a étudié dans un lycée privé de la Congrégation du Saint-Esprit.

[5] Allemand, préside le groupe Parti populaire européen ; membre de l’Union chrétienne-sociale de Bavière.

[6] Ancien ministre du budget de Belgique (ses conceptions de l’économie lui vaudront le surnom de Baby Thatcher), ancien Premier ministre, préside le groupe parlementaire Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe.

[7] Conservateur, ancien Premier ministre du Luxembourg, paradis fiscal d’importance mondiale ; premier président de l’Eurogroupe ; ancien gouverneur de la Banque mondiale, gouverneur du Fonds monétaire international (FMI) et gouverneur de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) ; il a effectué ses études secondaires chez les pères du Sacré-Cœur.

[8] Ancien banquier italien, ancien directeur général du ministère du Trésor public chargé des privatisations, ancien vice-président pour l’Europe de la banque Goldman Sachs, ancien gouverneur de la Banque d’Italie ; il a fait ses études chez les Jésuites.

[9] Socialiste néerlandais, ministre des finances ; il a fait ses études dans des instituts catholiques à Breugel et Eindhoven.

[10] Française, UMP, ancienne avocate d’affaires au cabinet américain Baker & McKenzie, ancienne ministre déléguée au commerce extérieur, ancienne ministre de l’économie ; elle reçoit une éducation catholique au Havre.

[11] Membre de la CDU, en 1990 il élabore le projet d’une Europe restreinte au cœur de la zone euro ; en 2000 le scandale des caisses noires de la CDU (Schäuble avait encaissé un chèque du trafiquant d’armes Karlheinz Schreiber) l’oblige à démissionner ; il milite depuis 2009 au sein du Conseil de l’UE pour les affaires économiques et financières (ECOFIN) pour la solution « Grexit » de la crise grecque ; il appartient activement à l’Église évangélique allemande.

[12] Membre de PO (centre droit), ancien Président du Conseil des ministres de Pologne : catholique conservateur opposé à l’avortement, à l’euthanasie et au mariage homosexuel.

[13] Une fois encore, les « mauvais élèves » de l’Europe sont l’Italie (70 000 réfugiés) et la Grèce (78 000 réfugiés) : pas même capables de boucler leurs frontières !