2007 07 11 : L’hécatombe des fous (Isabelle von Bueltzingsloewen)

Travail d’historien, tout simplement

On se souvient de quelques ouvrages ou articles parus épisodiquement, ces 30 dernières années, pour « révéler » un scandale, un de plus, et durant une sombre période de notre histoire, l’Occupation : temps sinistres, temps de héros et de collabos, de sacrifices par milliers et de victimes par millions. Propice donc a posteriori à susciter une compassion facile, qui fait vendre, et un pseudo devoir de mémoire, qui autorise de belles postures de justicier bidon.

Et donc nos hôpitaux psychiatriques y eurent droit : des imprécateurs trop jeunes pour avoir connu la Guerre érigèrent une théorie, mieux une vérité absolue : les 45 000 malades morts durant cette période furent victimes d’une extermination planifiée, d’un génocide monstrueux, et après-guerre on s’est soigneusement entendu à taire ce crime : toute l’administration étant bien sûr crypto-vichyste et tous les psychiatres négationnistes…

Face à ces pamphlets, la communauté hospitalière avait semblé faire le dos rond, donnant involontairement crédit à l’accusation de mauvaise conscience coupable. Même l’Eglise de scientologie s’y mit, trop contente d’attaquer la science médicale.

Alors voici que ce livre remarquable vient à point nommé pour dégager une vérité historique, tout simplement. Pour montrer que le devoir de mémoire est aussi un devoir de rigueur. Rétablissant minutieusement les faits et les plaçant dans le contexte historique, l’auteur démontre que ces 45 000 malades sont morts de faim ; ce fut une atroce tragédie mais ce n’était pas un crime planifié ; les responsables des hôpitaux psychiatriques, loin de se faire les instruments cyniques d’un crime innommé, attirèrent souvent l’attention des préfectures et ministères ou ce qui en restait, et obtinrent parfois quelques amendements au rationnement mortifère.

In fine l’auteure s’inquiète à juste titre qu’à vouloir banaliser la notion de génocide on relativise la spécificité du régime nazi. La question fondamentale que soulève cette tragédie, question récurrente et sur laquelle notre conscience professionnelle doit s’exercer, est celle de la vulnérabilité et de la sujétion institutionnelle des malades mentaux et des personnes dépendantes dans notre société. La canicule de 2003 a montré que si personne n’y veille, les personnes les plus faibles risquent toujours de mourir…

Isabelle von BUELTZINGSLOEWEN
janvier 2007 – 510 pages – 22 €
Collection historique
Aubier