Edito DH n° 142 janvier-février 2012 : D’une fausse rupture à une réelle déconfiture ?

Cher lecteur, quand le prochain numéro de DH Magazine vous parviendra, l’élection présidentielle sera jouée. S’il faut porter un regard rétrospectif sur le quinquennat qui s’achève, c’est donc maintenant. Ce qui suit n’engage évidemment que votre serviteur.

La rupture ? Le Président devait l’accomplir avec les conservatismes, les inégalités, les archaïsmes. La seule marquante fut celle des régimes de retraite et l’on sait dans quel sens… Dans notre domaine, la loi HPST ne rompit avec aucune tendance installée et ne fit qu’entériner l’étatisation de l’hôpital public. « L’hôpital doit avoir un patron » : là certes, rupture il y eut et l’objectif fut atteint… sauf que ce patron est celui de l’ARS. Le directeur d’hôpital devient un agent d’application et le président de CME un gardien de bac à sable. Autre rupture qu’il faut concéder au sortant : la suspicion jetée sur la tradition humaniste en santé mentale et la volonté obstinée de transformer le psychiatre en agent de police. Cliver, quel vilain mot ! Il fit fureur au long du quinquennat.

Dans le même vocabulaire de résistance des matériaux, tandis qu’on promettait des ruptures, curieusement on voulait aussi réparer les fractures. On nous en berçait depuis 1995, mais là en 2007 c’était sûr, on allait les réduire… On cherche encore celles qui consolidèrent, alors qu’on en vit s’aggraver et d’autres apparaître. Les inégalités territoriales et sociales de santé se creusèrent, les renoncements aux soins se multiplièrent, les dépassements d’honoraires devinrent indécents.

L’imposture ? Des désillusions, certes, nous en avions déjà subies, et sans exclusive de parti, clan ou doctrine ; sans doute en vivrons-nous de plus saumâtres encore. Des désillusions, mais une imposture… le mot n’est-il pas excessif donc vain, partial donc irrecevable ? Alors lisez :

« Où est l’égalité républicaine si l’égalité d’accès au service public n’est plus assurée ? Si les services publics désertent toutes les zones rurales ? S’ils sont totalement absents des quartiers dits en difficulté où le besoin est criant ? Aujourd’hui il y a deux France : celle qui a tout, qui a accès à tous les services publics, à la culture, à la santé, à la sécurité, et celle qui n’a rien, celle des territoires que la République a abandonnés. (…) A quoi sert la politique si le marché a toujours raison, si c’est la Bourse qui décide de tout, si la rentabilité à court terme impose seule sa loi ? A quoi sert la politique si elle renonce à faire prévaloir une certaine idée de l’homme, si elle se contente d’accompagner une sorte de sélection naturelle qui fait triompher le fort et anéantit le faible ? »

Ce n’est pas là un brûlot du candidat Mélenchon de 2012 mais un opuscule… du candidat Sarkozy de 2007 [i].

La déconfiture ? Diverses composantes du service public commencent à la subir ; dont l’hôpital, dans une moindre mesure reconnaissons-le. Mais ce n’est qu’avant-goût, car le concept lui-même est dans la ligne de mire de l’ultralibéralisme et sa mise à mort a commencé au cœur de notre Europe. « Nous sommes les enfants de Socrate » disait M. Sarkozy hier [ii], mais voici l’heure des propos mortifiants à l’égard d’un vieux peuple, comme si les travailleurs de santé d’Athènes et les petits retraités de Thessalonique avaient ruiné ce pays, à l’insu du plein gré de ses armateurs, de son Eglise, des banques et de la Commission européenne…

La Grèce humiliée ! Berceau de notre civilisation parait-il supérieure ; patrie d’Hippocrate, père de notre médecine ! Quel symbole… Le désastre en santé publique est indiscutable : en médecine de ville, allongement des délais d’attente ; augmentation de 20 % des maladies infectieuses, de la toxicomanie, des suicides ; recours exponentiel aux « cliniques de rue » gérées par des ONG [iii]. La désintégration du secteur public de la santé est à l’œuvre ; endetté, corrompu, gangréné par la mauvaise gestion et touché de plein fouet par les mesures d’austérité ; le budget et les subventions accordés aux hôpitaux sont en chute libre [iv] [v].

Il ne faut pas se résigner, mais se dresser, dénoncer et agir. C’est encore un Athénien, décidemment, qui nous donne la leçon… depuis 25 siècles : « Il n’y a pas de bonheur sans liberté et pas de liberté sans vaillance. » [vi]. De vaillants combats, notre époque en connaît ; par exemple, en Europe, deux viennent d’aboutir : au TGI de Lyon, Paul François, agriculteur de Bernac, a gagné contre l’empoisonneur Monsanto ; et à Turin 6 000 victimes encore en vie et 3 000 morts de l’amiante ont obtenu la reconnaissance du crime de masse d’Eternit.



[i] Un livre que j’avais acheté, lu minutieusement en m’efforçant de vouloir y croire : Ensemble tout devient possible – XO Editions avril 2007 – pages 54 et 62

[ii] Ibidem, page 103

[iii] The Lancet Early Online Publication, 10 octobre 2011, Health effects of financial crisis : omens of a Greek tragedy

[iv] Amélie Poinssot, Grèce. Un système de santé en crise, P@ges Europe, 16 janvier 2012 – La Documentation française DILA

[v] En France ça commence : La DGOS a confirmé le 13 février à la FHF qu’un nouveau gel de crédits sera opéré prochainement sur l’enveloppe Migac.

[vi] Périclès, dans un magnifique discours aux Athéniens, rapporté par Thucydide dans La guerre du Péloponnèse, II-I (page 816 de l’édition de La Pléiade)