Edito DH n° 136 janvier-février 2011 : Mediator, et après ?

Depuis six mois tout a été dit sur le scandale du Mediator et la tromperie criminelle de Servier : quel grain de sel pourrions-nous encore ajouter à la relation d’une réalité qui, une fois de plus, dépasse toutes les fictions que les plus sévères contempteurs de l’industrie pharmaceutique auraient pu imaginer ?

Nous n’allons pas porter ici le coup de pied de l’âne à cette industrie, qui l’a pourtant cherché et n’a peut-être pas encore tout compris. Nous voudrions simplement livrer quelques observations non sur les acteurs principaux mais sur les personnages secondaires de l’affaire.

Le monde médical. Impossible de ne pas établir un parallèle. Ÿ En 1991, dans l’affaire du sang contaminé, les analystes perspicaces avaient distingué un centre et une périphérie. Au centre, se déployait la crapuleuse tromperie du principal coupable et prospérait l’impéritie des quelques-uns qui auraient dû surveiller et alerter. A la périphérie, des centaines de praticiens mal informés – ne cherchant pas à l’être assez – transfusaient trop, par facilité, par habitude, sans EPP…

Ÿ Aujourd’hui, le scandale Mediator révèle certes, au centre, la cupidité de Servier et les failles des procédures de pharmacovigilance et d’AMM ; mais en périphérie, le laisser-aller de médecins ‑ toujours aussi mal informés ou se satisfaisant de l’être par des visiteuses médicales en mini-jupe [i] ‑ prescrivant Mediator comme coupe-faim et non comme l’anti-diabétique qu’il était officiellement …

Les médias. Avant la tribune libre publiée sur internet par le député et cardiologue Gérard Bapt le 24 août 2010, les grands supports n’ont pratiquement rien évoqué. Seule, la téméraire Dr Irène Frachon du CHU de Brest se bat, dans une indifférence massive, en butte aux pressions. Pourtant, l’affaire est tout sauf étonnante : nombre d’acteurs de la pharmacovigilance livrent en off au journaliste un peu curieux l’ampleur de la iatrogénie médicamenteuse en France et combien elle est peu contrecarrée [ii].

Anecdote : dès 1974 votre serviteur, préparant le concours de l’ENSP, était tombé avec surprise mais intérêt sur le livre du Dr Henri Pradal Guide des médicaments les plus courants, qui fit tapage. Son auteur savait de quoi il parlait, ayant travaillé de longues années dans l’industrie pharmaceutique ; il en subit quelque tracas. En 1980 dans un autre ouvrage, Dictionnaire critique des médicaments, il dénonçait nommément le Mediator.

Ceci révèle les carences des médias dans le domaine de la santé. D’abord par grégarisme : le journaliste peu affuté dans cette matière copie sur l’épaule du voisin… La presse n’a pas encore complètement intégré que la santé est devenue une préoccupation primordiale des Français et peu de supports dotent leur rubrique santé des moyens et compétences suffisants. Les journalistes santé d’envergure restent l’exception qui confirme la règle.

Les politiques. Dans les premiers jours de l’affaire, on décèle chez quelques-uns d’entre eux le répugnant frémissement de narine du chien qui croit avoir flairé un gibier… dans le camp d’en face, évidemment. Va-t-on assister à nouveau à une infâme curée contre un nouveau Fabius ? Mais vite les babines retombent : les politiques admettent que les responsabilités sont systémiques : c’est toute la superstructure décisionnelle française qui vit en promiscuité indécente avec le lobby pharmaceutique.

Sagement, les autorités ministérielles chargent l’IGAS de produire un rapport ; lequel s’avère excellent (rien d’étonnant quant on sait qu’il fut piloté par le Dr Aquilino Morelle, dont nous avons dit ici il y a plus de dix ans qu’il avait l’envergure d’un grand ministre de la santé).

Quant aux premiers travaux de la mission parlementaire d’information, ils semblent bien engagés et plus sûrement prometteurs d’une lumière objective que le petit tour de piste complaisamment confié à « l’urologue de Cochin » [iii] momentanément arraché à sa lucrative activité libérale.

Le pire n’est jamais sûr : alors l’opinion veut croire que les morts du Mediator seront les derniers d’une trop longue litanie d’affaires évitables. Mais la réforme à venir sera-t-elle en mesure de contrarier efficacement les effets funestes des logiques de profit ?

Un autre récidiviste

Nouveau meurtre de psychotique ? Nouveau dérapage du Président de la République. Stigmatiser les professionnels de la sécurité publique et de la santé mentale, malmener la constitution et la séparation des pouvoirs ? C’est plus fort que lui, il récidive. La perception des malades mentaux par la société, que la psychiatrie depuis 1945 ne cesse inlassablement de faire progresser, s’en trouve compromise ? Peu lui en chaut…

Nouveau meurtre de psychotique : nouvelle loi. Depuis 1945, ces meurtres peuvent être évalués à 800. Si les Présidents précédents avaient été affectés de la même manie compulsive, ce sont donc 800 lois ou amendements que le Parlement aurait eu à examiner ! Mais que le Sénat adopte – par exemple le 25 janvier dernier à l’unanimité – une sage proposition de loi relative à l’atténuation de responsabilité pénale applicable aux personnes atteintes d’un trouble mental, aussitôt la secrétaire d’Etat de ce Président s’y oppose vigoureusement…



[i] Selon la formulation ironique du Pr Jean-François Bergmann, spécialiste de médecine interne et vice-président de la commission d’AMM.

[ii] La singularité de l’affaire Mediator à la française, c’est sa durée et sa résistance aux mises en garde ; mais des complaisances, on en trouve hors de nos frontières, comme aux USA et au Royaume-Uni en 2010 dans l’affaire Avandia de GSK (un anti-diabétique, déjà !).

[iii] Toujours selon une aimable périphrase du Pr Jean-François Bergmann.