Edito DH n° 117 décembre 2007 : 2008, le tournant ?

Combien souvent la presse n’abuse-t-elle de ce genre d’expression-choc : année charnière, décisive, de la dernière chance… puis on constate a posteriori que les grandes inflexions politiques presque toujours ne se déploient entièrement que sur plusieurs années. Pourtant, nous avons des raisons de penser que 2008 pourrait être un moment-clé de la politique hospitalière.

Pourquoi ?

 Le secteur de l’hospitalisation privée est déjà en France, on le sait, l’un des plus importants des pays de l’OCDE en termes de parts de marché. Mais les voyants financiers sont au vert pour que les grands investisseurs continuent de pénétrer ce segment, racheter ce qui peut encore l’être, restructurer vigoureusement le tissu des cliniques privées, harmoniser leur stratégie commerciale avec celle des groupes intervenant sur la prise en charge des personnes âgées.

 La situation économique exige – pensent ainsi en tout cas ceux qui considèrent que l’économie commande tout – une réduction des dépenses publiques, celles des administrations mais aussi des services publics et plus largement celles des institutions privées qui émargent aux prélèvements obligatoires. La France ne veut plus être daubée aux réunions de l’UE, du FMI ou de l’OMC pour les déséquilibres de son budget et de ses comptes sociaux.

 Le contexte politique est lourd de menaces. Cela, qui peut ou veut le dire ouvertement ? Les syndicats ? Ils ont l’œil rivé au sauvetage de leur part de clientèle, à la monétarisation des RTT et des CET. La FHF ? Elle ne peut s’immiscer au cœur de la polémique politique [i]. Ce vent mauvais, des Cassandre le dénoncent ; en Cassandre justement : sous des angles et dans des postures diverses, parfois véhémentes. Exception calme et pondérée, le Comité national consultatif d’éthique met en garde : « Le concept de rentabilité ne peut s’appliquer à l’hôpital de la même manière qu’à une activité commerciale ordinaire : il faut réintégrer la dimension éthique et humaine dans les dépenses de santé. »

Pour nous, modestes observateurs, pas davantage initiés que l’hospitalier lambda aux palabres où les choix se préparent, il paraît évident que la politique d’ores et déjà engagée aboutira à réduire le service public hospitalier aux dépouilles.

Comment ?

S’agissant des manières d’y parvenir, on commence à connaître celles du pouvoir exécutif actuel. Classiques, mais inusables : Ÿ désigner un bouc émissaire (ah, les 35 heures !) Ÿ s’arroger le monopole du cœur (tel moyen existant rogné ? mais c’est pour mieux financer une nouvelle noble cause ; les quatre premiers risques déshabillés ? mais c’est pour mieux habiller le cinquième…) Ÿ et manœuvrer à l’abri d’un rideau de fumée. Des déclarations rassurantes sur la sauvegarde de l’hôpital public… pour d’abord lui promettre « un changement complet de gouvernance, de fond en comble » Ah bon ? N’y en a-t-il pas déjà un en cours ? Mais il fut initié par le précédent pouvoir : rédhibitoire. Il faut donc changer de changement, comme on change les sceaux et les icônes… Heureux hôpitaux : on va même « augmenter leur autonomie » Aïe !  Celle-là on nous l’a souvent faite et même les naïfs savent qu’à chaque fois la longe raccourcit encore…

La mission du Président Larcher, dont nul ne peut contester la rigueur, la compétence et l’attachement indéfectible au service public hospitalier ? Elle s’inscrirait en faux de notre alarmisme puisque, en charge d’une prospective officielle, elle a déjà rappelé que les cliniques doivent se voir assigner des obligations et ne pas toutes tomber aux mains des fonds d’investissement internationaux « dont les objectifs de rentabilité, pour légitimes qu’ils puissent être, peuvent poser des questions de compatibilité avec les préoccupations du service public ». Ce remarquable travail suscitera grandes réflexions et beaux colloques… tandis que les décisions se prendront ailleurs.

Ensuite ? Pas besoin de mesures législatives ou réglementaires voyantes : la T2A telle qu’elle est calibrée favorise si bien la restructuration par la ressource ! Le verdict d’experts indiscutables, adossés aux tables marmoréennes de la loi économique, commandera alors, mais c’est bien sûr ! d’abandonner au privé ce qu’il sait tellement mieux faire que nous à des coûts tellement inférieurs…

L’hôpital public va-t-il revivre la situation que nos aînés ont connue : voué aux urgences lourdes, aux maladies chroniques, aux pathologies ou médical et social s’intriquent ? Scénario catastrophe ? DH Magazine n’a jamais cédé au pessimisme ou au conspirationnisme : il voudrait encore se tromper…



[i] Elle fait déjà l’essentiel – ce ne fut pas toujours le cas – en « balayant devant notre porte », nous incitant à toutes les restructurations et réorganisations nécessaires et souhaitables afin que l’hôpital public tienne bon le bon cap et offre la moindre prise à ses détracteurs…