Edito DH n° 116 novembre 2007 : L’industrie pharmaceutique dans l’œil du cyclone

Voici un mouvement venu de loin et qui revêt une dimension mondiale : l’inexorable montée du mécontentement des consommateurs et citoyens à l’encontre de l’industrie pharmaceutique. Il est vrai que celle-ci fait fort !

D’abord, elle semble commettre encore trop de faux pas en mettant sur le marché des molécules nouvelles insuffisamment testées, au caractère innovant relatif, non fiables, voire nocives ; d’où retraits précipités ou… tardifs. En très faible nombre certes, ces erreurs forment peut-être la part d’aléa inhérente à toute activité de pointe ; mais dans le domaine de la santé, le risque est peu acceptable par le patient et commande donc un redoublement de précautions. Mais ces mastodontes économiques, au même moment, accumulent des profits considérables, en volume comme en pourcentage. Le télescopage entre ces deux types d’information induit forcément dans l’opinion que la recherche du profit prévaut sur l’application du principe primum non nocere.

Ensuite, cette branche industrielle largement mondialisée paie encore aujourd’hui son attitude au long des années 90 où elle a cyniquement refusé toute approche humanitaire et éthique pour l’accès des 6,5 millions de malades du sida qui mourraient au Sud aux médicaments dont le copyright était au Nord, engageant des procès indignes contre les gouvernements de pays touchés par ce drame. Et les concessions enfin acceptées en 2005 restent terriblement insuffisantes…

Ajoutons à cela : Ÿ une attitude souvent frileuse face aux maladies rares, donc peu rentables en termes de retour sur investissement Ÿ pire encore, une propension indécrottable à mener a minima la recherche sur des pandémies qui touchent des millions de citoyens du monde… malheureusement insolvables Ÿ une agressivité commerciale sans tact ni mesure : un rapport IGAS du 31 octobre chiffre à 3 milliards d’euros par an les dépenses promotionnelles des labos.

Bref, à se comporter comme une firme capitaliste ordinaire (n’est-elle pas d’ailleurs souvent une filiale d’un grand trust de la chimie ?), l’industrie pharmaceutique suscite l’incompréhension, puis la condamnation et bientôt la colère… Déjà un immense écrivain comme John Le Carré en a tiré un roman noir [i].

Pour autant, les carences dans la politique du médicament sont-elles le fait exclusif des grands laboratoires ?

Des médecins bien placés pour avoir une vue panoramique du paysage de santé nous confient, off record, que le taux d’iatrogénie médicamenteuse cumulé — erreurs de prescription, de dispensation, mésusage, interaction indésirable — pourrait atteindre 10 %. Or ceci reste encore, sinon ignoré en tout cas négligé dans le faisceau pourtant surabondant des procédures et référentiels de certification et de gestion de la qualité !

Certes, la procédure d’AMM, au plan européen par l’EMEA [ii], ou au niveau national par l’Afssaps, est très élaborée et peu critiquable. Certes la HAS délivre des recommandations en termes de service médical rendu. Certes l’Afssaps élabore un cahier des charges des bonnes pratiques relatives au conditionnement unitaire des spécialités pharmaceutiques destinées aux établissements de santé (CCCU). Mais c’est lors de la prescription et de l’utilisation courante à l’hôpital ou à domicile que les dispositifs d’évaluation sont insuffisants.

Or face à l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni, la France non seulement consomme plus de médicaments, mais leur coût y est aussi plus important, indique la CNAM dans une étude publiée en octobre. Parallèlement, une sorte de mise en condition de l’opinion publique en faveur de l’automédication est engagée depuis le début de cette année, dans des conditions si ambigües et obliques qu’on est forcé de s’interroger sur les arrière-pensées ou perspectives masquées qui l’ont commanditée…

Les organisations internationales ? La France contribue au Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme à hauteur de 280 M € dans le PLFSS 2008, devenant « le premier contributeur européen et le second au niveau mondial du premier instrument multilatéral de lutte contre trois pandémies qui tuent six millions de personnes chaque année dans le monde ». Mais le Haut Conseil de la coopération internationale signale que fin 2007, les décaissements réels des Etats n’auront atteint que 5 milliards de dollars alors que leurs engagements s’élèvent à 8 milliards.

Le Leem ? Il semble à la peine pour remonter le handicap de ses adhérents en matière de communication, confondant qualité et quantité (près d’un communiqué de presse, livre blanc, videocast ou autre proclamation par jour !).

Et l’hôpital, où seulement 34 % des effets indésirables médicamenteux sont signalés dans le compte rendu de sortie [iii] ? On espère, on se persuade que sont révolus les temps où des essais cliniques étaient gratifiés de caisses de Chambertin ou de « congrès » à Maurice. Exemplaire, un groupe de 23 établissements s’est engagé dans un chantier de la MeaH sur le circuit du médicament et annonce pour fin 2007 – début 2008 son rapport final… Ou encore, le comité de coordination de l’évaluation clinique et de la qualité en Aquitaine (CCECQA) souligne les enjeux de la pharmacie clinique, discipline qui commence à être prise en considération dans les EPS, dans un double souci de recherche de la qualité et d’économie.

Mais peut-être que les hospitaliers pourraient investir bien davantage cette question, s’appuyer sur leurs compétences en pharmacovigilance, pharmacologie clinique et éthique, afin de parfaire le cadre méthodologique et de bonnes pratiques qui fait encore trop défaut à la politique du médicament.



[i] La constance du jardinier – Le Seuil – octobre 2001

[ii] Agence européenne des médicaments (European medicines evaluation agency)

[iii] selon une sérieuse et récente étude du Centre régional de pharmacovigilance de Grenoble, publiée dans la revue Prescrire, n° 289 de novembre 2007