Edito DH n° 101 mai 2005 : Une nouvelle constitution, vite !

Les résultats du dernier referendum et la campagne qui l’a précédée auront certainement dessillé les derniers attentistes : une refonte du mode de fonctionnement politique et social de notre pays est indispensable. Selon nous elle présuppose celle de nos institutions : peut-on nier que la remise à plat des fondamentaux économiques, qui exige celle des rapports sociaux entre les « forces vives », pourra être conduite sans la modernisation des institutions politiques ? En rejetant la première mouture de constitution européenne, nos concitoyens ont donné un sévère coup de vieux à celle de la Ve République, qui fut en politique ce que certains projets sont en architecture : d’avoir tardé à voir le jour, ils sont anciens avant que de naître, leurs concepts sont déjà un peu caducs et s’ils sont médiocrement évolutifs, leur faiblesse originelle en est encore aggravée [1].

Mais que viennent ici faire ces considérations ? DH Magazine aurait-il la prétention de se mêler de politique ? Sauf que, à moins d’être myope ou hypocrite, on ne peut plus ignorer le lien entre la politique et les politiques sanitaires et sociales, entre les institutions de la France et nos institutions hospitalières, entre les rapports sociaux en général et les relations intercatégorielles et syndicales dans nos établissements. Le sanitaire et le social, simples « dossiers » administratifs, techniques et budgétaires dans les années 60, sont devenus, de toute évidence et avec quelle prééminence ! des enjeux politiques concrets pour l’écrasante majorité des citoyens.

Ainsi, prenons la nouvelle gouvernance. Voilà une réforme souhaitée par tous les acteurs ou presque, fondée sur un constat largement partagé, initiée sur deux ou trois axes assez consensuels. Aux antipodes de celles de la tarification ou de la sécurité sociale, c’était donc une réforme rêvée pour un ministre ! Le premier en a parlé, le second l’a lancée, le troisième n’a cessé de la mijoter au coin d’un petit feu, le quatrième nous la sert un peu refroidie, en tout cas fortement réduite aux sens culinaire comme politique du terme. Faudra-t-il attendre un cinquième (c’est toujours en ministres de la santé que je compte) pour en accommoder les restes ?

Au-delà des hommes, de leur tour de main et des ingrédients, comment ne pas voir que c’est l’ensemble du dispositif français d’élaboration, de maturation et d’accompagnement des réformes qui a montré à nos regards cruels son insigne faiblesse ? Il faut chercher en amont les grippages meurtriers, les fourches caudines réformicides, les Charybde et Scylla dont tout projet ne sort qu’en piteux état, quand il en sort ! La nouvelle gouvernance n’est évidemment pas la seule à avoir fait les frais de ces vicissitudes : la Justice, l’ONF, le Trésor, les Impôts, la Recherche, l’Ecole évidemment l’Ecole, n’en sont pas encore revenus. Et cette courte énumération rassurera ipso facto le lecteur qui nous soupçonnerait de parti pris politique : ces pertes en haute mer ou naufrages au port advinrent sous divers pilotes ou amiraux d’escadre !

Un changement institutionnel est donc nécessaire. Mais les décideurs hospitaliers ne feront pas l’économie, quant à eux, d’une remise en question de leur attitude envers la politique. Jusqu’à présent, la « neutralité » sert, chez la plupart, de cache-sexe – un peu ample et flottant – à une gestion circonspecte du profil de carrière ; chez d’autres elle dissimule si peu les accointances politiques, ‑ légitimes mais si obliquement assumées – qu’elle semble être le string d’un insolent arrivisme… Et que dire de ce fossile : l’obligation de réserve, prétexte pour les uns à ne jamais bouger un cil sans l’aval des tutelles ; et pour ces tutelles justement, un noumène abusif pour nous amener gentiment, chers collègues, au mutisme le plus policé ?

Non qu’il s’agisse de remplacer le suivisme par l’opinion sur tout, le cilice par le frou-fou et le silence par le verbiage. Nombre d’entre nous préfèreront toujours certains plaisirs simples aux passions du débat politique et n’auront nulle envie, quand bien même ils n’encoureraient aucun désagrément, de prendre position, de faire allégeance ou de s’encarter. Mais qui parle ici de s’obliger ? L’idée est simplement d’inciter les décideurs hospitaliers à prendre la liberté d’aborder tous les sujets qui les concernent, directement ou indirectement, sans se laisser intimider par une supposée « ligne jaune » entre ce qui est technique et ce qui est politique. S’ils restent captifs de ce distinguo de plus en plus artificiel et artificieux, ils vont finir, au pire muets du sérail, au mieux super-chefs de bureau !

On a moqué, parfois persécuté, certaines obédiences et fraternelles, reprochant même aux hospitaliers d’être par elles noyautés. Votre serviteur est bien aise d’en parler qui jamais n’appartint à aucun de ces cercles. Mais on ne peut leur retirer un mérite : savoir délibérer des questions politiques et sociales par-delà les clivages et appartenances. La méthode vaut d’être transposée, pour mieux participer à la grande controverse hospitalière : en citoyens, pas en technocrates.



[1] On dira que les constitutions d’autres pays bien que plus veilles, ne se portent pas si mal : USA 1791, Belgique 1831, Pays-Bas 1848, Japon 1946, Italie 1947, Allemagne 1949… sauf que leur laconisme les préserve de la péremption ou qu’elles furent souvent amendées.