Edito DH hors série mars 2005 : Personnes âgées : nos patients, notre avenir

Il y a quelques mois, nous exposions à nos lecteurs pourquoi, d’avoir trop longtemps négligé l’archipel médico-social, nous avions mauvaise conscience et pris la résolution d’y pallier. Ce numéro, qui consacre tous ses reportages à des établissements de ce type, veut en apporter la preuve. Y avons-nous réussi ? Vous seuls lecteurs le direz. DH Magazine s’efforce en tout cas, à sa place et à son rang, modestes, de contribuer à une meilleure prise en charge des personnes âgées, privilégiant la promotion des pratiques existantes, qui dans ce domaine parlent davantage qu’un discours théorique… et veut aider aussi à faire tomber quelques préjugés tenaces :

— Cette idée que les établissements médico-sociaux ont moindre mérite, n’étant pas confrontés à la complexité comme les centres hospitaliers : postulat qui doit être obstinément combattu jusqu’à ce que la vérité, profonde, l’emporte sur l’apparence, fausse. La difficulté de l’action humaine ne gît pas toute entière dans la maîtrise des techniques ou l’investigation pure : les trésors de subtilité et d’intelligence requis pour élaborer un plan de soins individuel adapté ne le cèdent en rien aux compétences nécessaires pour optimiser un scanner, mener une intervention délicate ou conduire une expérimentation. Savoirs et maîtrises qui se situent dans des registres certes différents, mais de même ordre. Les « médico-sociaux » peuvent par exemple être légitimement fiers des formules de coopération douce qu’ils inventent au quotidien (plusieurs reportages dans ce numéro en témoignent), tandis que les « hospitaliers » peinent souvent à mettre en marche les usines à gaz des fusions-concentrations.

— Dissiper les non-dits, ambiguïtés, signes culturellement codés, qui insidieusement ont aiguillé notre cheminement, depuis des décennies, vers une médecine à deux vitesses : un superbe TGV flambant neuf pour les disciplines technicistes, un train de banlieue fatigué pour la gérontologie ! Comparaison n’est certes pas raison : mais l’un a le prestige, l’autre la banalité… sauf qu’en nombre de voyageurs, l’un compte par millions et l’autre en centaines de millions [1].

— Dire aussi que la concurrence dans l’accès aux moyens, la compétition dans l’offre de carrières, si elles sont continuellement faussées, influencées par des acteurs ou lobbies extérieurs (gouvernements, DDASS, ARH, financeurs, laboratoires, industriels)… sont souvent plombées par les acteurs hospitaliers eux-mêmes, du directeur au PU-PH, de l’aide-soignante au cadre.

Positivons : depuis deux ans, un vent favorable semble s’être levé pour orienter l’effort collectif un peu plus en direction de nos aînés. Alors, consacrons notre énergie à éclaircir soigneusement quelques questions où l’ambiguïté se niche encore, au détriment de la santé publique et de l’intérêt général.

D’abord l’interminable controverse sécurité – proximité : quelle conférence de consensus fera enfin l’inventaire scientifique, entre ce qui peut sans risque rester territorialement dispersé, valorisant la proximité, et ce qui doit être regroupé ­ et jusqu’à quel point – pour satisfaire à la sécurité ? Quelle articulation intelligente promouvoir entre les spécialités d’organes et la gérontologie ? Le ministre veut redonner du lustre aux hôpitaux locaux. Enfin ! Fort bien ! Mais comment ? Dans ce pays qui sut longtemps et dans nombre de domaines conjuguer diversité et qualité, n’est-il pas donc possible de répartir les moyens plus équitablement ?

Eliminer cet archaïsme incroyable de l’aide sociale – octroyée, imprégnée dans ses procédures comme dans son vocabulaire d’un moralisme d’assistance d’un autre siècle – qu’il faut supprimer et non tenter de replâtrer. Et ces règles de tutelle civile sur les « incapables », jamais actualisées depuis 1968 !

Si nous laissons trop longtemps encore la gériatrie stagner en « division d’honneur » des spécialités médicales, toutes celles où la technologie ne règne pas en maître ne tarderont pas à subir le même déclassement. On sait que la tendance est déjà plus qu’amorcée pour la psychiatrie, la médecine physique et de réadaptation, la médecine interne.

De grandes voix, telles celle de Didier Sicard, ne cessent de nous mettre en garde contre la réification du corps, image virtuelle confisquant la vraie relation soignante. Mais la communauté hospitalière y réagit très mollement et on ne constate encore aucune inflexion massive des comportements. Au tournant de ce siècle, c’est peut être bien là pourtant que nous sommes attendus.



[1] Statistique SNCF annuelle : 83 millions de voyageurs TGV, pour 560 millions de banlieusards IdF « transportés »…