2014 07 01 : Un autre immense écrivain tchèque (Karel Čapek)

Nous avons, nous, Français et fiers de l’être, une connaissance très limitée des autres littératures (là je parle pour moi !). Notamment de celles qui ne sont pas nord-américaines. Par exemple, il y a deux ans encore, j’ignorais tout de la littérature tchèque ; enfin presque tout, à part le trio célèbre : Kafka, Hrabal et Kundera.

Et puis voilà que l’an passé, le hasard, le plus beau des hasards, me conduit à m’intéresser davantage à cette littérature, en me disant a priori que si elle est à la hauteur de l’architecture praguoise… elle doit être considérable. Et je découvre, dans les maigres rayons consentis par les librairies à la Tchéquie, un certain nombre d’écrivains dont je n’avais jamais entendu parler.

Karel Čapek2Par exemple Karel Čapek. Son livre La Vie et l’œuvre du compositeur Foltyn est court (120 pages), facile à lire ; bel exemple de ces romans ignorés chez nous des nombrilistes de Saint-Germain-des-Prés. Mais laissons la rive gauche de la Seine et revenons à la rive droite de la Vlatva.

Au début, on croit qu’on va avoir droit au portrait un peu caricatural d’un personnage factice, faux bohème (à Prague, cela s’impose !), pseudo artiste absolument stérile et névropathe… Mais pas du tout, car la singularité de ce roman et le talent du romancier tiennent au procédé employé : le compositeur Foltyn est décrit tour à tour par une dizaine de familiers ou de relations, dans une sorte de vue kaléidoscopique subtile. Progressivement le personnage se complexifie, on découvre les facettes de son ego tourmenté.

La vie et l'oeuvre du compositeur FoltynEt puis, sur la fin, il y a une profession de foi sur l’art tellement forte qu’il m’est impossible d’en extraire une brève citation, alors voici :

« Folten était visiblement de ces artistes pour qui l’art n’est qu’une forme d’auto-expression et d’auto-accomplissement, une manifestation effrénée du moi. Je n’ai jamais pu admettre cette conception et je ne puis cacher que tout élément individuel constitue plutôt, selon moi, une profanation de l’expression artistique. Ce qui est en moi, ma substance humaine, ma personnalité, moi-même— tout cela n’est qu’une matière, nullement une forme. Et si je suis un artiste, je ne suis pas là pour multiplier la matière, mais pour imposer à la matière une forme et un ordre. (…) Il faut voir là le premier acte de la connaissance de soi. La matière prend conscience d’elle-même et se regarde elle-même avec stupeur dans la première lueur du jour. C’est le principe de tout façonnement. (…) au commencement tu es toi-même, ton moi, ta vie, ton talent, tout cela n’est que matière. Tu auras beau multiplier ton moi et remplir ta vie jusqu’à la plénitude, tu ne seras rien d’autre qu’une matière vide et chaotique au-dessus de laquelle l’esprit de Dieu plane désespérément parce qu’il plane au-dessus du néant. Il faut que tu sépares la lumière des ténèbres pour que la matière devienne forme, il faut que tu sépares et que tu délimites, pour qu’apparaissent des contours nets et que les choses surgissent devant toi en pleine lumière, belles comme au jour de leur création.

Tu ne crées qu’à partir du moment où tu donnes forme à la matière ; créer, c’est délimiter, et sans cesse, sans cesse tracer des limites finies et précises dans une matière qui est vague et infinie. Sépare ! Sépare ! (…) Quand tu regardes ou quand tu écoutes, quand tu perçois et quand tu découvres, que fais-tu, sinon séparer de toi les choses et les sons ; à plus forte raison, tu dois tracer ces lignes de partage avec beaucoup plus de pureté, de rigueur et de grandeur, si tu es un artiste qui s’efforce de marcher sur les traces de Dieu ! (…) Même si ton œuvre émane de toi, elle doit trouver en elle-même son commencement et sa fin, elle doit avoir une forme si parfaitement fermée que rien de ce qui n’est-elle ne peut trouver place en elle, ni ton moi, ni ta personnalité, ni ton ambition. Rien de ce en quoi ton moi se reconnaît et se complaît. L’axe de ton œuvre doit passer par ton œuvre et non par toi.

(…) Car le diable aussi se mêle de l’art et y fait ses contrefaçons. (…) Il tire son orgueil de la matière, de l’originalité ou du tour de force ; il n’est pas d’excès, pas d’exubérance qu’il n’attise de son souffle vénéneux, tout gigantisme et toute grandiloquence s’enflent de son orgueil impur et convulsif; tout ce qui dans l’art est facilité, clinquant, complaisance, ce sont là les paillettes de sa vanité simiesque. Tout ce qui est imparfait, inachevé n’est que la trace hâtive de sa fébrile impatience et de son éternelle négligence ; toute forme fausse et prétentieuse est le masque emprunté sous lequel il dissimule vainement sa désespérante nullité. (…) Afin de gâcher ton œuvre, c’est toi qu’il gâche et ronge par le dedans en profitant de ta suffisance et de ta fatuité. (…) Car le diable ne nous demande jamais d’être à son service mais d’être au service de nous-mêmes. Il sait fort bien pourquoi il s’y prend de cette façon et par quel biais il peut diriger l’âme et les actions humaines. (…) La seule chose dont il est incapable, c’est de faire un travail pur et parfait.

 (…) Ton œuvre ne t’est pas donnée pour que tu t’exprimes par elle, mais pour que tu te purifies par elle, pour que tu te détaches de toi-même ; tu ne crées pas à partir de toi, mais au-dessus de toi ; péniblement et avec patience, tu t’efforces d’accéder à un voir et à un entendre meilleurs, à un comprendre plus clair, à un amour plus grand, à un connaître plus profond qu’ils ne pouvaient l’être quand tu as entrepris ton œuvre. Tu crées pour connaître dans ton œuvre la forme et la perfection des choses (…) »

Epoustouflant, non ?

Mais l’auteur Karel Čapek lui-même, comme sa vie, furent extraordinaires :

  • 1890 : Le 9 janvier, naissance à Malé Svatoiiovice, en Bohême. Son père Antonin est médecin et grand amateur de littérature.
  • 1901 : Il commence à écrire nouvelles et poèmes (à 11 ans, donc).
  • 1905 : Son appartenance à un club d’étudiants progressistes lui vaut d’être renvoyé de son lycée.
  • 1910-1913 : Il poursuit ses études de philosophie à Berlin, à l’université Friedrich-Wilhelm, puis à la Sorbonne, à Paris, où son frère aîné Josef l’accompagne.
  • 1920 : Sa pièce R.U.R., qui évoque les dangers d’une société industrialisée régie par des hommes artificiels, rencontre le succès et le fait connaître internationalement. Le terme robot y est utilisé pour la première fois : il a été forgé par son frère Josef à partir du mot robota qui signifie travail pénible, corvée.
  • Ses traductions de poètes français (Baudelaire, Romains, Supervielle, Cendrars, Reverdy…) font l’objet d’une parution en recueil.
  • 1921 : Karel commence alors à écrire pour le journal Lidové noviny, le quotidien de la ville de Brno.
  • 1922 : Rencontre avec Tomg Masaryk, premier président de la République tchécoslovaque indépendante, avec qui il se lie d’amitié.
  • 1924 : Lors d’un voyage à Londres, Capek rencontre H. G. Wells, G. K. Chesterton et G. B. Shaw. À son retour, il écrit Lettres d’Angleterre. Publication d’un article intitulé Pourquoi je ne suis pas communiste dans la revue Piitomnost, qui vaudra à l’œuvre de Capek d’être mise à l’index par le régime communiste après la Seconde Guerre mondiale.
  • 1937 : Pièce La Maladie blanche, mise en garde contre le péril nazi et l’approche de la guerre.
  • 1938 : La signature des accords de Munich est un choc pour Čapek. Harcelé par les fascistes mais refusant l’exil, il travaille à son dernier roman, La Vie et l’œuvre du compositeur Foltyn. Il meurt d’une pneumonie, à Prague, le 25 décembre.
  • 1939: Parution posthume de La Vie et l’œuvre du compositeur Foltyn.
  • Arrêté quelques mois après l’invasion du pays par les nazis, son frère meurt en avril 1945 au camp de Bergen-Belsen.

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1er juillet 2014