Edito H&T : Oui, la SNCF peut encore me surprendre…

Logo HT4Un jour, il y a longtemps (juin 2007), pour conjurer un pressentiment me faisant craindre que l’hôpital puisse régresser, comme d’autres services publics condamnés à passer sous la toise financière, je choisis en contre-exemple non pas La Poste, ni l’Ecole, ni le Fisc (peut-on d’ailleurs parler de régression du Fisc, immuable à son niveau de compétence ?) mais la SNCF. Oui, je m’en pris vilainement à la SNCF !

Sous le coup d’un alarmisme pourtant contraire à ma nature et à mes racines ‑ l’un de mes grands-pères et mon père lui-même appartinrent à la noble institution ferroviaire ‑ je me laissai aller à écrire ceci :

« L’hôpital public ne deviendra pas la SNCF ! Les transhumances estivales sont pour nombre d’entre nous l’occasion de renouer une relation avec la vénérable SNCF ; d’alimenter un sens de la critique d’autant plus indignée qu’elle peut se fonder sur l’expérience personnelle. Alors récriminons en chœur : le train qui n’arrive pas à l’heure, celui qui est annulé sans préavis ; une communication consternante : on ne nous informe pas ou on tonitrue des propos inaudibles dans une sono antédiluvienne. Vous avez dit retards ? 97 % des trains sont à l’heure ; c’est la SNCF qui le dit… De toute façon, maintenant, ce n’est plus remboursé mais donne droit à des bons de voyage (vous avez souffert sur nos lignes ? alors revenez-y !).

Et ces lignes régionales qu’on ferme sauf si les régions acceptent de les financer. Et ces tâches de nettoyage qu’on sous-traite à des négriers. Et cette idée géniale de séparer l’exploitation SNCF de l’infrastructure Réseau ferré de France ! Et ces tarifs compliqués dans le dessein d’entourlouper le client et de bonder les rames… Pourtant on aurait tort de s’en tenir au ricanement car le sarcasme est réducteur. La SNCF c’est aussi une grande institution avec des résultats plus qu’honorables ; un taux d’accidents proche de l’incompressible perfection… »

Oh oui ! Comme je regrette d’avoir écrit cela ! D’avoir proféré cette affirmation en forme de prédiction aventureuse : « un taux d’accidents proche de l’incompressible perfection… ». Car depuis cet édito de juin 2007, les trains ont circulé, plus ou moins péniblement, de plus en plus bondés, de moins en moins à l’heure, mais avec hélas quelques accidents : le 26 novembre 2007 au passage à niveau de Saint-Médard-sur-Ille, 40 blessés ; le 19 décembre 2007 au passage à niveau de La Vavrette–Tossiat : 1 mort et 35 blessés ; le 2 juin 2008 au passage à niveau de Mésinges : 7 morts et 31 blessés ; le 3 juillet 2009 au sud de Limoges : 13 blessés ; le 14 décembre 2010 au passage à niveau de Jonches : 17 blessés ; le 12 octobre 2011 au passage à niveau de Saint-Médard-sur-Ille à nouveau : 3 morts et 48 blessés ; le 1er décembre 2011 à Bar-le-Duc : 3 morts ; le 4 décembre 2011 au Breuil dans le Rhône : 4 morts et 1 blessé ; le 27 octobre 2012 au passage à niveau de la gare d’Amilly-Ouerray : 1 mort et 5 blessés ; le 12 juillet 2013 à Brétigny-sur-Orge : 7 morts et 30 blessés ; le 8 février 2014 à Saint-Benoît (Alpes-de-Haute-Provence) : 2 morts et 9 blessés.

Je ne me permets pas d’imputer à la SNCF la totale responsabilité de ces accidents, la justice en est ou en fut saisie. Mais simplement, quand je prends le train, maintenant, sans être inquiet, j’observe…

Tenez, hier, par exemple, j’étais dans le TGV n° 6124 Avignon – Paris. Me laissant aller à ne rien faire, mon regard se porta sur la vitre. Une série de pictogrammes bien conçus faisait comprendre que cette fenêtre était une issue de secours et qu’en cas d’accident il conviendrait de frapper la vitre, au point rouge indiqué, avec le marteau-poinçon disposé à cet effet… Très bien !

2014 08 14 TGV Avignon-Paris 3

Mais où était-il donc ce marteau-poinçon ? Mes regards se portèrent à droite de la vitre, puis à gauche, puis au-dessus, rien… Au risque d’importuner ma voisine, je me levai et parcourus le couloir central : nulle trace du marteau-poinçon. Le contrôleur (pardon ! le Chef de bord) étant déjà passé, je ne pouvais lui faire part de mon interrogation. Dire que la panique me gagna serait très exagéré, car enfin je n’oubliais pas que le train, s’il n’est plus le moyen de transport le plus sûr [1], détrôné par l’avion, reste moins dangereux que la voiture, la moto… ou le pedibus cum jambis urbain.

Néanmoins, intrigué sinon taraudé, curieux sinon anxieux, j’attendis que la rame se soit vidée après l’arrivée (à l’heure, rendons à Guillaume ce qui revient à Pépy) pour inspecter les lieux… et je le retrouvai, ce marteau salvateur : de l’autre côté du couloir, placé judicieusement à côté de l’étagère à bagages pour que, ceux-ci une fois posés par les passagers, ledit marteau-poinçon devienne invisible et donc inaccessible.

2014 08 14 TGV Avignon-Paris 7

J’espère que la SNCF n’attendra pas, pour revoir le problème, un (hypothétique, conceptuel, virtuel…) accident de TGV lors duquel des passagers, bien que non blessés et valides, seraient grillés ou asphyxiés dans une rame hermétiquement close. Je l’espère ! C’est donc à César, pardon à Guillaume, et à son staff que j’adresse ce petit message qu’ils liront peut-être.

J’espère surtout que nos hôpitaux publics n’imiteront pas cette logique un peu déficiente de la SNCF, ce rationalisme d’ingénieur (comme on disait dans ma jeunesse d’une voiture magnifiquement innovante mais ni très fiable ni très pratique). Laquelle SNCF ne peut ici invoquer ni contrainte budgétaire, ni objectifs inatteignables. Mais je suis rassuré car, l’ayant vécu, je sais que chez nous, dans nos hôpitaux ERP, aucune commission annuelle de sécurité n’aurait laissé passer une telle bévue…

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[1] Selon les statistiques mondiales et malgré la « série noire » des deux derniers mois, la probabilité de mourir en avion par milliard de kilomètres parcourus est de 0,06 ; plus du double pour le train (0,13), 52 fois plus pour la voiture (3,14) et 815 fois plus pour les deux roues (48,94)…